Impressions d'Afrique du Sud (février 2020)

L'Afrique du Sud est un pays qui ne m'a jamais véritablement attiré. Trop développé, trop grand, trop risqué, je m'imaginais un espace vaguement hostile correspondant mal à mes centres d'intérêt. Pourtant, il s'est imposé comme l'une des pièces maîtresses de ce second tour du monde, pour des raisons logistiques au départ. Le meilleur transport maritime possible pour Oscar (en Roro direct d'Europe) arrivant en plein milieu de la ligne de côte sud-africaine, il devenait obligatoire de traverser ensuite une bonne partie du pays pour gagner les zones animalières ou désertiques les plus intéressantes (Namibie, Botswana). L'Afrique du sud tenait donc d'abord le rôle d'un pays de transit, mais puisque la route était longue et le climat a priori favorable, nous avons cherché à retourner la contrainte initiale en opportunité, et étudié de plus près ce qu'il était possible de découvrir sur le trajet, en cours de route.

Nous avons alors découvert que le pays était tout à fait adapté à notre niveau d'indépendance possible. Avec Oscar, qui n'est pas un véritable 4x4, nous ne pouvons en effet pas envisager de nous aventurer sur des pistes très difficiles comme il y en a beaucoup au Botswana, par exemple. Au contraire, l'Afrique du sud propose toute une gradation de parcs et itinéraires de différents niveaux, en commençant pour les plus simples par des routes goudronnées, y compris dans certaines réserves animalières. De plus, il existe un système de réservation centralisé efficace, des campings fonctionnels à l'intérieur des parcs (permettant des sorties à l'aube ou au crépuscule), et un système d'abonnement annuel (la Wild Card) rendant le self-drive relativement facile et économiquement accessible, au contraire de ce qu'on observe au Botswana, par exemple, qui a choisi de développer surtout les parcs privés de haut de gamme.

L'Afrique du Sud s'est donc finalement présentée comme une excellente destination pour commencer notre "road trip" en Afrique australe. Après des débuts hésitants, dans l'environnement semi-urbain d'East London puis le long des dunes de Port-Alfred, nous avons trouvé nos marques rapidement lors des premiers safaris en self-drive, notamment à Addo, Mountain Zebra NP, puis plus tard Augrabies. Un court détour par la surfaite Garden Route nous a rapidement remis dans le droit chemin de nos préférences, et les grandes étendues du Baviaanskloof, du Karoo ou du Cederberg ont mieux convenu à nos attentes et à nos moyens.

Nous n'aurons rien vu de véritablement spectaculaire lors de ce premier passage en Afrique du Sud, à l'exception notable des troupeaux d'éléphants d'Addo, mais nous aurons pu savourer l'ambiance tranquille des petits bourgs ruraux, la vie locale simple des fermiers et propriétaires de campings, le temps distendu des espaces semi-déserts et des massifs montagneux restés largement sauvages, la coexistence très pacifique des Blancs et des San Khois dans le Nord-Ouest.

Bizarrement l'aspect du voyage que nous aurons préféré dans cette région tient à une dimension à laquelle nous n'accordons en général pas une importance considérable: la dimension culturelle au sens large, disons l'atmosphère ou la base habituelle des relations entre les gens, la façon de se comporter, le mode d'être. Certes les Sud-Africains ne sont pas des enfants de choeur, bien sûr la dimension raciale reste présente en arrière-plan des attitudes, mais au moins, à la différence de ce à quoi on s'habitue malheureusement de plus en plus en Occident, les gens restent libres, libres de construire une grange, de porter une arme, de penser ce qu'ils veulent, d'aménager leur véhicule comme ils le veulent, etc. Les problèmes du pays (santé, éducation, corruption) sont réels mais ils sont connus et peuvent etre discutés sans langue de bois, et dans les provinces reculées ils prennent moins d'importance, ils passent au second plan derrière les contraintes et les opportunités de la vie locale.

Malgré tout, la situation économique se dégrade lentement, la classe politique ne me semble pas dans l'ensemble apte à améliorer la situation, même si le pays est dirigé par un Président (Ramaphosa) plus talentueux que ses prédécesseurs. Le parallèle avec l'Algérie s'impose. Le parti au pouvoir, l'ANC, vit sur une sorte de rente de situation post-coloniale fondée sur la figure commode du colon Blanc faisant office de bouc-émissaire, et semble plus soucieuse de maintenir ses privilèges que de s'attaquer aux vrais problèmes, au prix d'une exacerbation de tensions ethniques n'offrant aucune solution réelle aux questions sociales menaçant de se dégrader pour des raisons démographiques et migratoires. Les Blancs en ayant encore les moyens encouragent leurs enfants à émigrer au Canada ou en Australie, provoquant un brain drain de nature à dégrader la situation; mais beaucoup choisissent de rester car, comme me l'a dit un entrepreneur SudAf sympathique, expérimenté et nanti, rencontré au Botswana "We are Afrikaners, we don't give up". Au contraire, des populations Noires non qualifiées venant d'autres pays africains à la natalité non maîtrisée (Zimbabwe, Mozambique) exercent une pression économique et culturelle sur les régions déjà trop urbanisées des anciens Bantoustans.

De ce point de vue, l'Afrique du Sud peut être considérée, au même titre que le Maroc, la Turquie ou le Brésil, comme l'un des pays essentiels à analyser pour se faire une idée de l'avenir du monde, une sorte de laboratoire d'essai où se teste une formule (celle, contradictoire, de la Nation Arc-en-ciel où subsiste en fait un apartheid de fait) certes théoriquement compatible avec la doxa de la société ouverte, mais probablement impossible à mettre en oeuvre avec succès.

Nous en garderons pour notre part l'image d'un pays très vaste, accueillant, doté de bonnes infrastructures, économiquement actif mais socialement fragile, à l'avenir politique indéterminé. Pas vraiment un pays d'Afrique, une sorte de continent un peu à part, à la fois géographiquement et historiquement, un ailleurs inattendu et incertain.


*** addendum Spécial Confinement ***

Nous sommes revenus en Afrique du Sud à l'occasion du confinement (lockdown) décidé peu après la fermeture des frontières dans le pays. L'information nous a atteints alors que nous étions sur la route du parc Kruger, à quelques dizaines de kilomètres de l'entrée. Nous nous sommes alors résolus à faire demi-tour et à revenir à un lodge/campsite que nous avions déjà fréquenté à l'aller, le Twana Lodge, qui allait devenir notre lieu de résidence pour une durée indéterminée.

Après de nombreuses péripéties nous ayant amenés à nous rendre plusieurs fois à l'aéroport sans succès dans l'espoir contradictoire d'un possible rapatriement en France, nous nous sommes retrouvés à treize personnes et quatre chiens en huis-clos pour le meilleur et pour le pire. Nous y avons fait de l'exercice matinal (piscine et petite course à pied), de la mise à jour sur les réseaux sociaux, et de la préparation de repas partagés avec nos compagnons de galère, tout en surveillant attentivement les chiffres de l'épidémie pour définir la meilleure marche à suivre...


Les "J'aime/J'aime pas" de Manu en Afrique du Sud

J'ai aimé:

  • La diversité animale, les paysages, la facilité du self-drive dans le parc du Pilanesberg, exactement ce qu'on était venus chercher dans le pays +++
  • Les éléphants d'Addo ++
  • Les chaînes de montagnes du Baviaanskloof et du Cederberg ++
  • Les grandes dunes de Port-Alfred +
  • Le sentiment général de sécurité, bien meilleur qu'on n'aurait cru avant d'être effectivement dans le pays +
  • La très faible pression touristique dans les zones rurales intérieures +
  • L'exceptionnel confort de l'ultra-basse saison touristique nous permettant d'être presque toujours seuls dans des campings très bien aménagés, sans avoir jamais réservé à l'avance +++
  • Les rencontres dans les campings, presque toujours avec des voyageurs indépendants au long cours, avec lesquels les conversations étaient riches et spontanées ++
  • La cote de popularité d'Oscar, coqueluche immédiate à la fois des autres voyageurs et des locaux, toutes catégories sociales confondues ++
  • Le côté naturellement ouvert et sympathique des Sud-Africains, toujours prêts à aider ou donner de bons conseils désintéressés ++
  • La mentalité très indépendante des Afrikaners, dont les valeurs cardinales sont l'auto-suffisance (self-sufficiency) et la persévérance ("we don't give up"). Le contraire exact des assistés râleurs Français gavés d'Etat providence et nourris d'une démagogie publique qu'ils critiquent toujours sans jamais se donner les moyens de la combattre efficacement, tétanisés par le conformisme et l'absence de courage face au politiquement correct ++
  • L'excellent état des routes principales et l'usage intelligent de la bande d'arrêt d'urgence (yellow line) comme moyen donné aux véhicules lents de se laisser dépasser, presque toujours avec un remerciement, par les voitures plus rapides +
  • Les petites piscines rafraîchissantes un peu partout, même dans des petits campings de moyenne gamme +
  • L'excellente qualité de décoration et d'aménagement des jardins dans les fermes et campings privés, dans un style rétro-british parfois très réussi ++
  • La qualité du réseau téléphonique permettant largement de s'affranchir du Wifi au profit de la 3G ou de la 4G un peu partout désormais +
  • Le caractère très paisible des Khoïs et des Sans, populations indigènes historiques du bush centre-ouest du pays, peu concernées par les tensions raciales beaucoup plus présentes dans l'Est du pays +
  • J'ai moins aimé:

  • Les quelques zonards, souvent drogués ou alcooliques, traînant aux abords des centres commerciaux -
  • Notre malchance avec le temps sur les deux premières semaines de trajet, nous interdisant de voir les éléphants d'Addo dans de bonnes conditions -
  • La Garden Route, très éloignée de nos centres d'intérêt -
  • Swakopmund, opulente et déserte ville côtière pour retraités aisés, peu accueillante pour les touristes de passage -
  • Les problèmes mécaniques jamais très graves, mais presque quotidiens, entre fumées noires, perte d'efficacité du moteur, fuites d'eau, fixation anormale des amortisseurs, rupture des sustentes de pot d'échappement, etc. -
  • La faible densité animale au moins en cette saison au KTP (Kgalagadi), nettement inférieure à ce que j'attendais -
  • La mauvaise qualité des pistes au KTP (abords de Mata Mata très mous, au point de nous ensabler et de nous rendre réticents à sortir du camp trop souvent) -
  • Le mauvais comportement d'Oscar sur la tôle ondulée (beaucoup de vibrations, petites casses, dévissages en tout genre) -
  • La poussière fine s'inflitrant partout, nécessitant des nettoyages quotidiens pourtant même pas suffisants pour maintenir le véhicule en bon état --
  • J'ai remarqué:

  • Une proximité culturelle très nette avec l'Australie (mêmes pratiques sportives ou de loisirs, origine ethnique voisine des populations blanches, mêmes valeurs d'indépendance, de liberté et d'esprit d'entreprise).
  • L'omniprésence des pick-up Suzuki et Ford Ranger, l'existence sur les routes d'un bon nombre de Golf I toujours en service.
  • La faible proportion de touristes français par comparaison à de nombreux autres pays du monde. L'Afrique du Sud est encore une destination pour Anglais et Hollandais, peu courue des Européens du sud.
  • La très grande taille du pays, dont la projection de Mercator et la proximité d'autres vastes pays d'Afrique donnent un image faussée. L'Afrique du Sud, c'est grand comme la France, l'Allemagne et l'Angleterre réunis, on l'ignore trop souvent.
  • Le niveau de développement industriel et les infrastructures de la capitale (à en juger par ce que nous avons vu à partir des autoroutes la traversant), très supérieur à ce que j'aurais imaginé, et qui fait passer les pays d'Europe pour des petits joueurs par rapport aux géants anglo-saxons (USA, Australie, Afrique du Sud) qui sont bien plus capables de voir et de faire les choses en grand, pratiquement sans limite. Je comprends désormais mieux pourquoi une personnalité comme Elon Musk, par exemple, a pu émerger dans de telles conditions.

    Si c'était à refaire:

  • Nous ignorerions complètement la Garden Route, lui préférant le cas échéant la Wild Coast nettement plus à l'Ouest
  • Nous passerions moins de temps à Moutain Zebra et plus de temps à Pilanesberg
  • Nous tenterions plus facilement le camping sauvage dans les zones rurales de l'Ouest
  • Nous nous munirions d'une carte de crédit sans frais et nous paierions tout par ce moyen plutôt qu'en cash