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Impressions du Chili

Février-avril 2022

Panorama du parc Torres del Paine
Le Chili austral tel que nous en retenons le souvenir : lacs, vents, ciels changeants et montagnes découpées.

On le dit à juste titre d'autres pays — le Maroc, l'Afrique du Sud, l'Argentine — et c'est vrai aussi du Chili : il s'agit d'une terre de contrastes. La forme du territoire, à nulle autre pareille, oppose déjà naturellement le nord au sud. Mais il n'y a pas que cela : le pays abrite aussi, hors zones polaires ou équatoriales, certaines des zones les plus pluvieuses, mais aussi les plus sèches du monde. Le réseau routier est divisé en deux parties disjointes, reliées seulement par plusieurs jours de ferries. Et, pour finir, les Chiliens se sont fâchés avec tous leurs voisins, ce qui achève de brosser du pays un portrait pour le moins singulier.

Nous avions déjà entrevu les cimes du pays lors de notre descente par la fameuse route panaméricaine, du côté du volcan Lanín, ou lorsque nous avions fait une journée de découverte derrière le massif du Fitz Roy, mais nous ne sommes officiellement entrés dans le pays que lorsque nous avons franchi la très mal nommée frontière de l'intégration australe, pour rallier Ushuaïa à partir de l'Argentine continentale.

Bizarrement, pour poursuivre notre voyage en remontant la côte chilienne, nous avons dû repasser cette frontière maudite. Il ne s'agissait que d'un aller-retour express : obligation de sortir et de rentrer aussitôt, car, pour d'obscures raisons administratives, il n'était possible, en Terre de Feu, d'utiliser que la frontière du nord pour entrer durablement dans le pays. Cette complication nous a forcés à passer deux fois la douane chilienne et deux fois la douane argentine, avec la paperasse qu'on imagine. Elle nous a au moins donné l'occasion de dépanner un groupe de six ou sept Ukrainiens en partance pour El Arenal, quelques jours avant l'invasion inattendue de leur pays par la Russie. Pour notre part, nous nous sommes rendus à Puerto Natales, dont nous avions gardé le souvenir de belles vues sur le lac et les montagnes en toile de fond.

Route et montagnes du Chili austral
Iceberg dans les fjords chiliens
Iceberg bleu sur un lac sombre

Torres del Paine

Nous sommes retournés avec le plus grand bonheur dans le parc des Torres del Paine, et sa vue à mourir sur le lac Pehoé et le panorama des Cuernos. Nous avons passé une nuit de bivouac — supposément interdite, mais nous avons joué du flou lié au Covid — exactement à l'endroit où la vue est la plus belle, et plus sauvage aussi qu'à El Chaltén. Nous avons aussi pu voir des pumas, ce qui était inattendu pour nous avant de devenir très populaire peu de temps après notre passage. Cela s'est fait en compagnie d'un guide intelligent, compétent et très bon comédien, qui a su compenser le relatif manque de chance de notre journée par sa bonne humeur et son talent de mise en scène.

Cette fois, au contraire de notre visite de 2017, nous avons choisi de faire la randonnée à la base des Torres, marche que nous appréhendions un peu car elle nous semblait à la limite de nos capacités. Finalement, après un départ très tôt, avant le lever du jour, tout s'est très bien passé, et la vue terminale était absolument magnifique, comparable à celle déjà observée au pied du Fitz Roy, si cela est possible.

Isa et Manu devant les Torres del Paine
À la base des Torres : une randonnée exigeante, mais l'une des plus beaux spectacles du voyage.
Oscar devant les Cuernos del Paine
Passerelle face aux montagnes
Puma dans les herbes
Puma et jeune puma

Au moment où nous sommes passés, le bivouac sauvage était en voie d'interdiction dans le parc, mais la règle était encore un peu floue, et les rangers étaient partagés sur son interprétation. Cela nous a donné la possibilité de rester plusieurs jours sans discontinuer dans le parc, pour profiter au mieux des lumières de l'aube et du crépuscule, entourés de guanacos omniprésents et de pumas beaucoup plus furtifs.

Silhouette des Torres au crépuscule
Les Torres au crépuscule : une image qui résume assez bien la puissance visuelle du parc.
Torres del Paine au lever du soleil
Massif du Paine dans la lumière rose
Montagnes éclairées au matin

Fjords, ferry et Carretera Austral

Nous avons eu beaucoup de chance avec la réservation du bateau qui nous permettait de rejoindre ensuite la route du sud, la Carretera Austral. Il n'y a que deux compagnies qui assurent la liaison, dont l'une est trop chère et trop longue, et rend de surcroît beaucoup plus malade du fait de son passage par l'océan ; l'autre ne propose qu'un départ par semaine et n'accueille qu'une vingtaine de véhicules. À défaut de réservation, l'attente peut durer plusieurs mois. La seule autre option de sortie de la zone consiste en une longue boucle par l'Argentine, interdisant l'observation des fjords du sud.

Après avoir raté la réservation une première fois lors de notre arrivée à Puerto Natales, nous avons eu plus de chance lors de notre seconde tentative — y avait-il eu un désistement, l'employé a-t-il mieux cherché dans ses fichiers ? — et nous avons eu le plaisir de pouvoir embarquer pour cette petite aventure de deux journées, en compagnie de joyeux routards qui allaient devenir de très bons compagnons de voyage. L'organisation du bateau permet en effet d'accéder librement et facilement au véhicule à partir des cabines passagers principales, et l'on peut donc alterner la vie de croisiériste et celle d'overlander. Il y a douche et toilettes à bord, et des repas simples sont servis ; mais nous avions la chance, avec Oscar, de pouvoir offrir un petit supplément — bière et crêpes — qui a bien été apprécié de nos amis backpackers, notamment Marc et Delphine, qui revenaient d'une sorte de pèlerinage dans la baie découverte il y a plusieurs siècles par un des ancêtres de Marc.

La navigation sur les fjords était belle et brumeuse, assez monotone et dépourvue de difficultés apparentes. Nous sommes arrivés en soirée trop tard pour visiter la très jolie Caleta Tortel, et nous n'avons découvert que le lendemain ce village original de pontons et d'escaliers de bois, empli de colibris bourdonnant dans les massifs de fuchsias.

Colibri autour de la Carretera Austral
Les colibris de Caleta Tortel : petit détail lumineux au milieu d'une route humide et rude.

Les deux ou trois jours de remontée vers l'embarcadère pour Chiloé ont été difficiles pour Oscar. La piste proposait des centaines de kilomètres de tôle ondulée particulièrement désagréable, quoique sans difficulté majeure. Les parois des fjords ruisselaient de pluie, d'humidité et de cascades. Cette route a aussi été pour nous l'occasion de parcourir le côté chilien du Parque Patagonia, magnifiquement aménagé par un milliardaire américain, de recroiser certains des personnages colorés rencontrés sur le bateau de Puerto Natales, et d'en prendre d'autres en stop, notamment un étonnant couple de jeunes Israéliens extraordinairement intelligents et polyvalents.

Nous avons aussi entrevu la magnifique rivière turquoise qui longe la route du côté de Río Puerto Tranquilo, fait la sortie en bateau vers les belles cathédrales de marbre, échoué à atteindre le sommet du Cerro Castillo en compagnie de Marc et Delphine, puis terminé par une excursion un peu décevante, du fait de la pluie, dans le grand parc Pumalín, à quelques kilomètres du port de Chaitén où nous avons embarqué pour Chiloé.

Marbres et eau turquoise
Cathédrales de marbre sur le lac General Carrera

Chiloé, volcans et retour vers le nord

Chiloé même a été un peu en deçà de nos attentes. Le relief n'est pas très spectaculaire : l'île se présente plutôt comme une terre de campagne vallonnée, aux bocages simples et champêtres. La plupart des fameuses églises de bois classées à l'Unesco sont fermées, et peu entretenues. Le point le plus notable pour nous s'est résumé à notre bivouac à la pointe nord, qui nous a permis, sur les conseils de voyageurs belges rencontrés quelques jours plus tôt, de faire quelques plans de drone au-dessus de dauphins jouant et pêchant dans la baie.

La poursuite de notre remontée vers le nord nous a poussés vers une série de volcans, dont les deux plus notables furent l'Osorno et le Villarrica, nous offrant de belles possibilités de bivouacs solitaires en altitude et de randonnées à la journée, dont l'une nous a amenés à tomber par hasard sur une impressionnante cérémonie mapuche au milieu de la jungle.

Oscar face aux lacs de la Carretera Austral
Point de vue sur les lacs chiliens
Volcan enneigé sous un ciel texturé
Route forestière vers un volcan

C'en était alors presque fini de cette partie du Chili, le temps de filer par l'autoroute traversant la mégalopole de Santiago — que, fidèles à nos habitudes, nous avons traversée sans nous y arrêter — pour rejoindre l'immense série de lacets menant au col de Libertadores, après un petit crochet par la route tortueuse de Chacabuco.

Atacama et le nord du Chili

Nous sommes revenus dans le pays plus d'un mois plus tard, après la traversée du nord de l'Argentine et du sud de la Bolivie, pour découvrir la région d'Atacama, réputée la plus aride du monde. Notre entrée s'est faite dans des conditions rocambolesques, en provenance du Sud Lípez, où nous étions apparemment les premiers à franchir la frontière depuis deux années de confinement à la suite du Covid — la plus haute frontière de notre voyage, à 4300 mètres — sans assez de carburant pour faire demi-tour, à la tombée de la nuit.

Panorama minéral du nord du Chili
Le nord chilien : une autre forme de beauté, plus sèche mais tout aussi rude.

San Pedro de Atacama ne nous a pas vraiment conquis, d'une part parce que nous n'avons pas immédiatement trouvé de camping reposant après plusieurs semaines en altitude, d'autre part parce que le site le plus connu de la région — la vallée de la Lune — nous a déçus par son cadrage touristique très formalisé : piste unique, arrêts photographiques presque imposés, sentiment de liberté très inférieur à celui éprouvé presque partout ailleurs dans la Puna, en particulier du côté argentin.

Nous avons préféré les routes et les sites plus spectaculaires se répartissant de part et d'autre de cette petite ville, par ailleurs plaisante en tant que pure base d'opérations touristiques : les lagunes d'altitude de Chaxa, Piedras Rojas et Aguas Calientes au sud, les geysers du Tatio au nord.

Lagune et montagnes colorées de l'Atacama
Lagune d'altitude dans l'Atacama
Montagne rouge et lagune sombre
Flamant et reflet
Flamant se nourrissant dans l'eau
Geyser en éruption dans l'Atacama
Champ géothermique de l'Atacama
Oscar dans les vapeurs du Tatio

Après quoi il ne nous restait qu'à descendre vers la côte en traversant l'une des zones minières les plus actives du monde, près de Calama. Nous aurions certes pu remonter vers la Bolivie en obliquant vers l'est, mais les difficultés conjuguées de la vie en bivouac d'altitude — absence d'eau, poussière omniprésente, tôle ondulée, risques de panne grave —, les complications administratives probables pour les passages de frontières et un calendrier qui devenait plus pressant pour arriver à temps en Équateur nous ont fait renoncer à cette option. Nous avons préféré une remontée directe, par une route sale et dépourvue de charme, vers la déplaisante ville d'Arica, où nous avons à nouveau franchi, en deux temps, une frontière hostile tenue par des douaniers mal aimables.

Reliefs secs et ravinés
Oscar dans un paysage désertique
Texture minérale du désert
Lagune et montagnes de la Puna chilienne
Lagune d'altitude et reliefs colorés
Oscar dans les montagnes de l'Atacama
Flamant dans l'eau
Flamant en vol
Bassin géothermique
Sol coloré et eau minérale

Le Chili est un très beau pays, desservi par des infrastructures touristiques très orientées vers la privatisation et la rentabilisation des sites, souvent sous un hypocrite alibi humanitaro-écologique, par l'absence d'empathie des opérateurs — tout le contraire de l'Argentine — et par la complication administrative des passages de frontières, atteignant des sommets en fin de crise du Covid. De belles possibilités de road trip existent, mais, à tout prendre, si nous devions n'en retenir qu'une, c'est la Puna argentine qui l'emporterait, par son côté sauvage et le sentiment de liberté qui s'en dégage.

Les "J'aime / J'aime pas" de Manu au Chili

J'ai aimé

  • L'incroyable qualité visuelle du panorama sur les Torres, et surtout les Cuernos, dans le parc del Paine +++
  • L'omniprésence des colibris autour de la Carretera Austral +
  • Le road trip du bout du monde sur la Carretera Austral, surtout si on peut l'entamer à partir de Caleta Tortel ++
  • La traversée des fjords en ferry en provenance de Puerto Natales, et ses improbables rencontres de voyageurs au très long cours ++
  • Les bivouacs d'altitude au pied des volcans Osorno et Villarrica, et les belles possibilités de prise de vue en drone aux alentours +
  • L'ambiance de la petite ville de Puerto Natales +
  • Les beaux paysages de Puna à quelques heures de route de San Pedro, notamment aux alentours de Piedras Rojas ++

J'ai moins aimé

  • Les formalités administratives et l'attitude des douaniers, en particulier en situation de pandémie --
  • Le traitement à la chaîne très normalisé des touristes à la vallée de la Lune --
  • Chiloé : pas désagréable, mais assez en dessous de nos attentes 0
  • La traversée de Santiago par les autoroutes urbaines -
  • L'impossibilité d'acheter de l'eau non potable dans tout le nord du pays — bon, c'est le désert le plus aride du monde, en même temps... -
  • La saleté des routes côtières du nord du pays -
  • Le mauvais état de la Carretera Austral, mettant à mal les suspensions et amortisseurs -

Si c'était à refaire

  • Je prendrais plus de temps pour trouver un endroit de repos à San Pedro, quitte à le payer plus cher, pour pouvoir m'y établir confortablement et rayonner plus tranquillement vers la Puna, notamment vers le parc Los Flamencos.
  • J'envisagerais un passage de frontière vers la Bolivie à Colchane ou au parc Lauca, afin de remonter vers le nord par la Bolivie plutôt que par la route côtière Chili/Pérou, polluée et dépourvue de charme.