Impressions d'Ouzbékistan
Tachkent, Samarcande, Boukhara et la route de la Soie
L'Ouzbékistan occupe une place un peu à part dans notre parcours d'Asie centrale. C'est le pays de cette région où nous avons parcouru la plus petite distance. En regardant notre itinéraire général, on voit très bien que nous n'y avons pas effectué une grande traversée, mais plutôt une boucle assez simple depuis le nord-est : entrée depuis le Kazakhstan, passage par Tachkent, Samarcande et Boukhara, puis retour vers Samarcande avant de prendre la route du Tadjikistan.
Nous aurions pu pousser jusqu'à Khiva, qui fait partie de la trilogie classique des villes historiques ouzbèkes. Nous en avons parlé avec d'autres voyageurs, hésité un moment, puis décidé de ne pas le faire. Avec le recul, nous ne l'avons pas vraiment regretté. Notre passage était bref, mais il avait une cohérence : l'Ouzbékistan n'a pas été pour nous un pays de grands paysages, de faune ou d'aventure routière. Il a été la grande étape culturelle de notre Asie centrale.
Les routes n'étaient pas mauvaises, mais souvent encombrées. La conduite demandait de l'attention, sans offrir de véritable récit mécanique. Nous n'avons pas cherché les curiosités naturelles du pays. Nous n'avons presque pas vu d'animaux, à l'exception de très nombreuses cigognes croisées au début du séjour. Tout, ou presque, allait donc se concentrer sur les villes, l'accueil, l'histoire et cette présence constante de la route de la Soie.



Les cigognes furent presque les seules représentantes visibles de la faune pendant notre court passage en Ouzbékistan. Elles accompagnaient les premiers kilomètres dans le pays.
Une frontière pénible, puis un accueil immédiat
L'entrée depuis le Kazakhstan fut assez fastidieuse. Nous sommes arrivés à un poste frontière sans être totalement certains de pouvoir passer par là, puis nous avons découvert des files mal organisées, des heures d'attente, des conducteurs qui se doublaient, se menaçaient, se forçaient mutuellement à se décaler. À un moment, un corbillard a dépassé tout le monde, provoquant de nouvelles tensions dans une file déjà passablement chaotique.
Ce ne fut pas notre pire frontière, mais ce fut une frontière pénible. Le moment le plus désagréable fut la séparation avec Isabelle. Elle avait passé ses formalités dans un bâtiment, pensant pouvoir rejoindre rapidement Oscar. En réalité, elle est restée bloquée plusieurs heures, sans eau, sans téléphone, à cinquante mètres de moi, mais sans possibilité de revenir en arrière. Je savais qu'elle était quelque part de l'autre côté, sans pouvoir lui parler ni même lui apporter à boire. Tout s'est finalement arrangé, mais cette entrée en Ouzbékistan nous a laissés fatigués et de mauvaise humeur.
Le contraste avec l'accueil qui suivit n'en fut que plus frappant. Dès les premières routes, les Ouzbeks nous ont donné l'impression d'une sociabilité presque débordante. On nous saluait depuis les voitures, on nous faisait signe aux feux rouges, on nous demandait de nous arrêter pour prendre des photos, on nous offrait parfois du chocolat par la fenêtre d'un véhicule. Dès que nous étions immobiles, quelqu'un voulait engager la conversation, même sans parler anglais.
Nous avions déjà senti cette curiosité au Kazakhstan, mais elle fut encore plus forte en Ouzbékistan. Notre véhicule, couvert de photos des pays traversés, annonçait trop clairement notre voyage pour passer inaperçu. Les gens venaient vers nous avec une curiosité amusée, parfois un peu collante, mais presque toujours bienveillante. Les jeunes, en particulier, voulaient pratiquer leur anglais, nous demander d'où nous venions, nous expliquer qu'ils étaient fiers de leur pays et heureux que nous soyons là.
Cette hospitalité ne se limitait pas à la conversation. En Asie centrale, dès qu'un lien est établi, l'invitation arrive très vite. On vous propose de vous approcher, de manger, de recevoir quelque chose. Il devient presque impossible de refuser sans paraître impoli. Cette obligation réciproque de l'hospitalité peut surprendre des voyageurs occidentaux plus habitués à la distance, mais elle constitue l'une des grandes constantes de la région.
Tachkent, le bon côté de l'héritage soviétique
Notre première vraie étape fut Tachkent. Nous n'en avons presque pas rapporté de photos, mais la ville nous a laissé une impression très favorable. Tachkent est marquée par l'urbanisme soviétique, mais dans ce qu'il peut avoir de meilleur : des avenues immenses, de l'espace, des bâtiments bien dégagés, des perspectives larges, une circulation relativement fluide. La ville donne une sensation de puissance tranquille et de fonctionnalité assez rare.
Nous avons particulièrement aimé son métro. Les stations sont vastes, propres, décorées avec soin, et l'ensemble peut réellement faire penser au métro de Moscou. On circule facilement, sans désordre, dans une infrastructure qui semble avoir été pensée non seulement pour transporter, mais aussi pour produire une certaine idée de la grandeur publique.
Nous sommes arrivés un jour de remise des diplômes. La ville était pleine d'étudiants bien habillés, de familles venues les accompagner, de bouquets, de rubans, de robes et de costumes. Cette atmosphère de fête donnait à Tachkent une joie inattendue. Même les policiers rencontrés ce jour-là furent souriants et nous indiquèrent simplement où nous pouvions nous stationner pour la nuit.
Il y avait aussi de l'eau, des esplanades, des jets, des espaces dégagés, une forme de calme urbain. Nous nous sommes surpris à penser que Tachkent faisait partie des rares villes au monde où nous pourrions imaginer vivre. C'est sans doute excessif, et une impression de passage ne suffit pas à juger une ville. Mais il y avait là une qualité de vie immédiatement perceptible : les avantages de la ville sans beaucoup de ses désagréments habituels.
Nous avons aussi visité à Tachkent le musée consacré à Tamerlan. La visite nous a surpris, moins par les objets exposés que par le culte très univoque rendu au personnage. Tamerlan est présenté comme un père fondateur, un grand souverain, un vainqueur militaire et une figure centrale de l'identité ouzbèke. Cette image revient d'ailleurs souvent dans le pays. Même les étudiants rencontrés plus tard à Samarcande parlaient de lui avec une admiration assez naturelle, comme d'un grand ancêtre national.
Vu d'un regard occidental, le contraste est frappant. Tamerlan n'est pas seulement un bâtisseur ou un protecteur des arts. C'est aussi un conquérant d'une brutalité extrême, dont les campagnes militaires furent marquées par des massacres, des destructions et l'usage délibéré de la terreur. Le musée ne mettait nullement cette dimension en question. Il célébrait le chef, le fondateur, le stratège, sans vraiment interroger le coût humain de cette grandeur. Cette visite nous a rappelé à quel point la mémoire nationale peut transformer un personnage historique en symbole positif, quitte à laisser dans l'ombre ce qui rendrait ce symbole beaucoup plus difficile à célébrer.
L'Ouzbékistan, pays de la route de la Soie
Lorsqu'on tente d'expliquer les pays d'Asie centrale à des gens qui les confondent tous un peu, il faut parfois une image simple. Le Kazakhstan, ce sont les grandes steppes. Le Tadjikistan, ce seront les montagnes. L'Ouzbékistan, lui, est le pays de la route de la Soie.
Cette formule n'est pas seulement touristique. Les anciennes routes commerciales reliant l'Orient et l'Occident passaient par plusieurs axes, avec des variantes, des bifurcations, des villes secondaires et des villes majeures. Samarcande appartient clairement à cette dernière catégorie. Sa position au croisement des routes a fait d'elle un lieu d'échanges de marchandises, mais aussi de techniques, de savoirs, de langues, de religions et de formes artistiques.
C'est ce qui donne aux villes ouzbèkes leur densité particulière. On y sent la rencontre entre commerce, artisanat, science et pouvoir. L'or, la céramique, les textiles, les objets décoratifs, les mosaïques, les coupoles et les portails monumentaux ne sont pas de simples ornements. Ils racontent une civilisation de marchands, de bâtisseurs, de savants et de souverains.
Il faut évidemment rester prudent lorsqu'on évoque cet âge d'or. Le récit national ouzbek aime célébrer de grandes figures comme Al-Khwarizmi, dont le nom a donné le mot algorithme, Avicenne, ou encore Ulugh Beg, petit-fils de Tamerlan et grand astronome du XVe siècle. Mais même si cette célébration est parfois un peu démonstrative, elle correspond à une réalité profonde : l'Asie centrale n'a pas seulement été un espace traversé par les caravanes. Elle a aussi produit de la science, de l'art, de l'architecture et une manière très raffinée d'afficher la puissance.
Samarcande, la ville du prestige
Samarcande est magnifique. Le mot est simple, mais il convient. La ville incarne presque trop bien l'idée que l'on se fait de la route de la Soie : coupoles bleues, façades couvertes de motifs géométriques, médersas monumentales, lumière du soir sur les mosaïques, noms historiques que l'on avait lus avant d'arriver sans toujours savoir les situer.
Le Régistan en est naturellement le centre. Les médersas d'Ulugh Beg, de Sher-Dor et de Tilla-Kari composent un ensemble qui fonctionne immédiatement, même pour un visiteur qui ne connaît pas le détail de l'histoire timouride, d'autant que l'ensemble se parcourt aisément à pied. C'est une architecture de prestige. Elle ne cherche pas la discrétion. Elle montre la richesse, la maîtrise artisanale, la puissance politique et le raffinement décoratif.
Il y a dans Samarcande quelque chose de très démonstratif, au bon sens du terme. Les souverains ont voulu laisser des monuments capables d'écraser le visiteur par leur taille, puis de le retenir par leurs détails. Les portails, les coupoles, les plafonds dorés, les céramiques bleues ou turquoise donnent parfois l'impression que toute la ville a été conçue pour transformer la puissance en surface décorée.
Nous y avons aussi retrouvé cette curiosité ouzbèke qui nous avait frappés dès l'entrée dans le pays. Des étudiants nous ont abordés près du Régistan pour pratiquer leur anglais, nous poser des questions, nous dire leur fierté nationale et repartir avec une photo. Ce genre de scène paraît anecdotique, mais résume assez bien notre séjour : des monuments immenses, et au pied de ces monuments, des jeunes gens très vivants, très curieux, désireux d'entrer en contact avec le monde.





Samarcande est la ville du prestige : coupoles, portails, mosaïques, plafonds dorés et cette impression que l'architecture a été pensée pour montrer la puissance autant que le raffinement.

Sur la place du Régistan, des étudiants nous ont abordés pour pratiquer leur anglais et se faire photographier avec nous. Une scène assez caractéristique de l'accueil reçu en Ouzbékistan.
Boukhara, la ville des ateliers et des passages
Boukhara appartient au même monde que Samarcande, mais elle ne produit pas exactement la même impression. Samarcande frappe par sa splendeur monumentale. Boukhara séduit plutôt par son tissu urbain, ses passages, ses coupoles marchandes, ses échoppes, ses ateliers et cette impression de ville ancienne où l'activité artisanale s'est prolongée sans disparaître complètement.
La ville paraît plus mystérieuse, plus industrieuse aussi. On y ressent davantage la continuité entre le commerce, la fabrication et la vie quotidienne. Les anciens espaces de bazar forment un dédale où l'on imagine très bien la circulation des étoffes, des bijoux, des poteries, des tapis, des objets en bois ou en métal. Tout n'y est pas forcément authentique au sens pur du terme, car le patrimoine est restauré, organisé, rendu visitable. Mais Boukhara garde une épaisseur très sensible.
Nous aurions du mal à dire laquelle des deux villes nous avons préférée. Isabelle avait sans doute un léger penchant pour Boukhara, moi peut-être pour Samarcande. La différence se jouait à peu de chose. Samarcande nous a saisis par son éclat. Boukhara nous a retenus par son charme plus lent, plus intérieur, par cette manière de faire sentir la route de la Soie non seulement comme un décor, mais comme un monde de travail, de vente, de gestes et de transmission.

Isabelle sur les remparts de Boukhara.




Boukhara nous a semblé moins éclatante que Samarcande, mais plus dense dans son atmosphère : ateliers, bazars, passages, détails décoratifs et vieux murs au pied desquels Oscar trouvait naturellement sa place.
Retour à Samarcande et inquiétude mécanique
Comme notre itinéraire formait une boucle assez courte, nous sommes repassés par Samarcande avant de quitter le pays. Ce retour nous a fait plaisir. Nous avions aimé la ville, et la revoir rapidement avant de prendre la route du Tadjikistan donnait au séjour une forme de conclusion naturelle.
La fin de l'étape fut pourtant marquée par une inquiétude mécanique. L'un des pneus d'Oscar avait une crevaison lente. J'ai tenté une réparation avec une mèche, mais elle tenait mal. En Ouzbékistan, ce genre de problème restait ennuyeux sans être dramatique. En revanche, partir ainsi vers le Tadjikistan, pays de montagnes et de routes beaucoup plus difficiles, ne me rassurait pas du tout.
Le même jour, une fuite d'huile m'a fait craindre que le refroidisseur d'huile, qui avait déjà posé problème au Canada, soit de nouveau percé. Pendant quelques heures, j'ai vraiment imaginé une réparation lourde, compliquée, presque impossible à organiser dans de bonnes conditions. J'ai finalement compris que la fuite ne se produisait qu'à froid, et non à chaud. Cela signifiait que je pouvais continuer en surveillant le niveau et en faisant régulièrement l'appoint.
La solution était imparfaite, mais suffisante. Encore fallait-il trouver de l'huile 15W40, ce qui ne fut pas aussi simple que prévu dans les stations-service. Nous sommes donc partis vers la frontière tadjike avec cette inquiétude en tête. Même lorsqu'un problème finit par se résoudre, le coup pris au moral demeure. À force, les petites alertes mécaniques émoussent la disponibilité intérieure que demande le voyage.
Un pays bref, mais très identifiable
Notre passage en Ouzbékistan fut court, presque ramassé. Nous n'y avons pas accumulé les kilomètres, les bivouacs isolés, les rencontres animales ou les grands paysages. Nous n'avons pas visité Khiva, nous n'avons pas exploré les déserts, nous n'avons pas cherché à tout voir. Mais nous avons compris assez vite ce que ce pays représentait dans notre voyage.
Après le Kazakhstan, immense, horizontal, parfois presque vide, l'Ouzbékistan apportait une concentration historique et urbaine. Les distances étaient plus courtes, les routes plus chargées, les villes plus présentes, les gens plus curieux, les monuments plus décorés. On passait des steppes aux coupoles, des horizons aux places, de l'espace aux façades.
C'est sans doute pour cette raison que le pays reste très lisible dans notre mémoire. Il n'a pas besoin d'être longuement expliqué pour retrouver sa place. L'Ouzbékistan, pour nous, c'est Tachkent la fonctionnelle, Samarcande la majestueuse, Boukhara l'artisanale, les cigognes du début, les étudiants du Régistan, les photos demandées au bord de la route, et cette hospitalité intense qui traverse toute l'Asie centrale.
Les « J'aime / J'aime pas » de Manu en Ouzbékistan
J'ai aimé
- L'accueil extrêmement chaleureux des Ouzbeks, leur curiosité, leur envie de discuter et de se faire photographier avec nous +
- Tachkent, capitale étonnamment agréable, propre, vaste, fonctionnelle, avec un métro remarquable ++
- Samarcande, pour la puissance du Régistan, les coupoles bleues, les mosaïques et l'architecture de prestige ++
- Boukhara, pour son atmosphère plus ancienne, plus artisanale, plus proche des bazars et des ateliers ++
J'ai moins aimé
- Le passage de frontière depuis le Kazakhstan, long, désordonné, fatigant, avec plusieurs heures de séparation d'avec Isabelle --
- La circulation souvent encombrée, même si les routes n'étaient pas mauvaises -
- Le caractère parfois un peu trop insistant de la curiosité locale, même lorsqu'elle restait bienveillante -
- L'inquiétude mécanique de la fin du séjour, entre crevaison lente, réparation imparfaite et fuite d'huile -
J'ai remarqué
- L'Ouzbékistan est le pays d'Asie centrale qui s'identifie le plus facilement à la route de la Soie, non seulement par ses monuments, mais aussi par son artisanat, ses bazars et sa culture urbaine ancienne. Il existe d'ailleurs un lien curieux avec l'Italie au travers du personnage de Marco Polo, et c'est d'ailleurs le pays dans lequel nous avons croisé le plus de touristes transalpins, et même quelques vendeurs de "gelati" sur les places de Samarcande.
- La différence entre Samarcande et Boukhara est assez nette : Samarcande impressionne par la monumentalité et le prestige, Boukhara par les passages voûtés et l'impression d'ancienneté artisanale.
- La restauration du patrimoine est très présente. Elle rend les lieux lisibles et spectaculaires, mais elle pose parfois la question de la part exacte d'authenticité que l'on a sous les yeux.
- Le pays paraît très fier de son histoire, tout en étant visiblement ouvert aux visiteurs, aux réseaux sociaux et aux échanges avec l'extérieur.
- L'hospitalité locale peut devenir presque une obligation sociale : dès qu'un lien est créé, il faut offrir, recevoir, manger, parler, accepter.
- Tachkent montre que l'héritage soviétique ne se résume pas à la grisaille ou à la lourdeur. Dans certains cas, il a produit une ville vaste, ordonnée, fonctionnelle et agréable à vivre.
Si c'était à refaire
- Nous aurions peut-être pu aller jusqu'à Khiva, mais je ne suis pas certain que cela aurait changé profondément notre impression du pays. Notre boucle courte avait une vraie cohérence.
- Nous pourrions utiliser le train à grande vitesse entre les principales villes touristiques, pour éviter la fatigue du trajet par la route, sachant qu'il est facile et peu onéreux de loger en centre-ville et de tout visiter de là.
