Impressions du Tadjikistan
Vallée de Ferghana, Sept Lacs, Wakhan et route du Pamir
Le Tadjikistan a été pour nous le pays de la montagne. Le Kazakhstan avait été celui de l'espace, de la steppe, des distances presque abstraites. L'Ouzbékistan avait concentré les villes, les monuments, les coupoles bleues et l'épaisseur historique de la Route de la soie. Le Tadjikistan, lui, s'est imposé d'une manière plus simple et plus rude : par l'altitude, les vallées encaissées, les pistes défoncées, les villages rares et cette présence permanente du Pamir.
Notre entrée dans le pays n'a pourtant pas immédiatement donné cette impression. Nous sommes arrivés par la vallée de Ferghana, vaste plaine agricole partagée aujourd'hui entre l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan. C'est une région ancienne, fertile, densément habitée, l'un de ces rares espaces d'Asie centrale où l'eau, les sols cultivables et la position géographique ont permis depuis longtemps l'installation de populations nombreuses. Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi la Route de la soie est passée par là.
Mais cette première image du Tadjikistan était presque trompeuse. La vallée de Ferghana ne représentait pas ce que nous allions retenir du pays. Elle en était plutôt le seuil, la dernière zone relativement douce avant le basculement dans un monde de montagne. Car le Tadjikistan est d'abord un pays de reliefs. Les plaines y sont minoritaires, les communications difficiles, les vallées souvent étroites, et l'est du pays appartient à ce vaste ensemble de hautes terres qui porte le nom de Pamir.
Le Pamir n'a pas la notoriété immédiate de l'Himalaya, ni l'évidence touristique du Népal. Il appartient pourtant au grand bloc montagneux d'Asie centrale et méridionale, avec l'Himalaya proprement dit, le plateau tibétain, l'Hindou Kouch et le Karakoram. Le Karakoram possède sans doute les sommets les plus mythiques, mais le Pamir a pour lui une cohérence compacte, une altitude constante, une forme de noblesse géographique assez particulière. C'est un massif moins connu, moins raconté, moins accessible, et peut-être précisément pour cela plus mystérieux.
Au fond, nous avons assez peu visité le Tadjikistan dans son ensemble. Nous avons surtout parcouru le Pamir. Si je devais renommer ce chapitre de notre voyage, je l'appellerais presque « Pamirstan ». Ce serait plus juste pour dire ce que nous avons réellement vécu : non pas la découverte complète d'un pays, mais la traversée d'un massif et de ses marges.
La Pamir Highway faisait partie de ces routes que nous avions depuis longtemps en tête. Il existe dans le monde quelques routes qui dépassent leur simple fonction de communication : la Panaméricaine, la Dempster Highway, la Route 66 pour d'autres raisons, la route du Pamir. Nous devions initialement emprunter aussi la route du Karakoram, en reliant la Chine au Pakistan puis à l'Inde. Les événements géopolitiques et la fermeture de certaines frontières nous ont peu à peu fait comprendre que ce projet ne se réaliserait pas. Il nous restait donc la route du Pamir comme grande route mythique d'Asie centrale.
Cette importance symbolique explique sans doute l'intensité que le Tadjikistan a prise dans notre voyage. Nous ne l'avons pas abordé comme un simple pays de plus. Nous savions que cette traversée compterait, qu'elle nous conduirait loin des villes, loin des itinéraires faciles, dans un territoire où la route, le véhicule et l'altitude allaient devenir les véritables sujets du récit.
La vallée des Sept Lacs
Avant de rejoindre Douchanbé puis la route du Pamir, nous avons fait un détour par la vallée des Sept Lacs. Ce n'était pas prévu longtemps à l'avance. L'idée nous a été remise en tête par des voyageurs rencontrés au passage de la frontière, que nous avons brièvement pris en stop avant d'aller acheter des cartes SIM ensemble. Ils nous ont parlé des Sept Lacs comme si notre passage par là allait de soi. Nous n'avions pourtant alors rien décidé.
Je me suis à ce moment souvenu qu'Hélène et Aubin, dont nous suivions parfois les récits de voyage, en avaient parlé. Cela a suffi. Nous avions suffisamment de temps devant nous, la météo semblait acceptable : nous avons décidé d'aller voir. Dans ce type de voyage, beaucoup de décisions naissent ainsi : une phrase entendue au bon moment, un souvenir de blog, une route qui paraît possible sur la carte.
La vallée des Sept Lacs a été une belle parenthèse. Elle n'avait pas encore la rudesse du haut Pamir, mais elle annonçait déjà le Tadjikistan montagneux. La route s'enfonçait progressivement entre les reliefs, passait de village en village, longeait des eaux aux couleurs changeantes, ponctuée comme nous l'attendions de lacs magnifiques. Nous y avons passé deux jours, sans chercher à en faire un moment central du voyage. C'était un pas de côté, mais un pas de côté réussi.
Avec le recul, cette vallée a occupé une position intermédiaire. Elle nous a permis de quitter progressivement l'Asie centrale des villes et des plaines pour entrer dans un pays plus vertical. Après cela, nous avons repris la route vers Douchanbé. Nous étions encore en transit, mais le Tadjikistan que nous étions venus chercher commençait à se rapprocher.
Vers le Wakhan
Après Douchanbé, nous avons pris la direction de la Pamir Highway. Le début de la route n'a pas été immédiatement difficile. Il y avait de la tôle ondulée, des nids-de-poule, quelques portions dégradées, mais rien qui nous ait paru insurmontable. En revanche, l'isolement s'est rapidement fait sentir. Les villes ont disparu, les villages sont devenus plus rares, les distances plus longues. Le pays se vidait peu à peu.
Nous avons aussi traversé le fameux tunnel d'Anzob, souvent surnommé le « tunnel de la mort ». Le nom paraît excessif quand on l'entend pour la première fois, mais il devient plus compréhensible une fois à l'intérieur : obscurité, humidité, chaussée irrégulière, impression de tunnel inachevé, débris possibles sur la route. Ce n'est pas un passage héroïque, mais c'est un passage que l'on est content de laisser derrière soi.
La route a ensuite suivi des vallées de plus en plus encaissées. Nous étions encore loin du haut Pamir, mais déjà le Tadjikistan changeait de nature. Il ne s'agissait plus d'aller d'une ville à l'autre. Il fallait accepter le rythme des gorges, des virages, des petites zones habitées qui apparaissent seulement lorsque la vallée s'élargit assez pour qu'une agriculture minimale devienne possible.
Le grand choc de cette partie du voyage a été la proximité de l'Afghanistan. Nous ne l'avions pas assez anticipée. Pendant des heures, nous avons roulé le long du Panj, cette rivière qui marque la frontière entre le Tadjikistan et l'Afghanistan. De l'autre côté, souvent à quelques dizaines de mètres seulement, commençait un autre pays.
Ce voisinage avait quelque chose de presque irréel. L'Afghanistan n'était pas une idée géopolitique, un nom entendu aux informations, une zone lointaine associée aux guerres et aux talibans. C'était une paroi de gorge en face de nous, un sentier, quelques maisons, un âne, une moto, des enfants jouant au football. La frontière était d'une simplicité matérielle absolue : une rivière, quelques ponts rares, des postes militaires, et deux mondes politiques séparés par très peu d'espace.
Ce qui frappait, c'était justement le contraste entre la proximité humaine et la distance administrative. Les populations des deux rives semblaient partager bien plus que ce que les médias permettent de voir. Même type d'habitat, même rapport à la vallée, mêmes contraintes de montagne. Pourtant, le passage était presque impossible pour nous. Les marchés frontaliers, où des Afghans peuvent venir certains jours vendre ou acheter des produits côté tadjik, étaient suspendus lors de notre passage, apparemment pour des raisons de sécurité liées à une visite officielle.
Nous aurions aimé assister à l'un de ces marchés. Cela aurait donné une réalité plus directe à cette frontière que nous avons surtout observée à distance. Mais cette impossibilité disait aussi quelque chose du lieu. La frontière tadjiko-afghane n'est pas seulement une ligne entre deux populations montagnardes voisines. C'est aussi un espace surveillé, traversé par des enjeux de trafic, notamment d'opiacés, et par la crainte de voir l'islamisme radical afghan exercer une influence de l'autre côté de la rivière.
Je n'ai pas eu le sentiment d'une hostilité entre les habitants. Ce n'était pas cela. Mais on sentait que la frontière était tenue, regardée, contrôlée. Les petites installations militaires, les soldats, les ponts rares et les marchés suspendus rappelaient que cette proximité géographique ne suffisait pas à créer une continuité politique.
Les villages du Wakhan
Les villages du Wakhan nous ont paru très différents des villages ouzbeks que nous venions de quitter. Les habitants étaient plus réservés, moins immédiatement expansifs. Il y avait moins de démonstrations, moins d'invitations spontanées, moins de cette hospitalité très ouverte que nous avions connue en Ouzbékistan. Mais lorsque l'interaction avait lieu, elle était simple, souriante, sans dureté.
Ce qui nous a aussi frappés, c'est l'apparence de nombreux habitants. Beaucoup d'enfants avaient la peau très claire, parfois les yeux bleus ou verts, avec des traits qui évoquaient davantage certaines populations du Caucase, d'Anatolie ou d'Europe orientale que l'image que l'on se fait habituellement de l'Asie centrale. Je ne prétends évidemment pas en tirer une théorie ethnographique. Mais dans une vallée aussi isolée, cette homogénéité visible faisait partie de ce que nous observions. Le voyage, pour moi, passe aussi par ce type de perception concrète des populations.


Dans le Wakhan, les rencontres ont souvent été brèves mais souriantes. Les enfants, avec leur peau et parfois leurs yeux clairs, nous ont immédiatement rappelé que ces vallées isolées avaient leur propre histoire humaine.
L'habitat, lui aussi, disait beaucoup. Les villages n'étaient presque jamais des bourgs au sens où nous l'entendons. Il ne s'agissait pas d'un centre regroupé autour d'une place ou d'un carrefour, mais d'un habitat linéaire, discontinu, collé à la rivière ou aux rares replats cultivables. Pendant plusieurs kilomètres, il n'y avait rien. Puis apparaissaient quelques maisons, des murets, des champs, des animaux, une échope parfois, avant que la vallée ne redevienne minérale.
Nous avons peu quitté l'axe principal. L'une des rares exceptions a été la montée vers les sources chaudes de Bibi Fatima. Les thermes sont très populaires dans la région, et nous avons retrouvé là un peu de vie locale. Mais la route qui y mène a aussi marqué le début de nos inquiétudes mécaniques. Elle montait en lacets serrés, avec une pente et un état de piste qui mettaient Oscar à la limite de ce qu'il pouvait accepter.
Avec un vieux fourgon de trois tonnes, assez peu puissant, et encore affaibli par l'altitude, certaines montées deviennent des problèmes très concrets. Dans les lacets, je savais que si je perdais trop d'élan, je risquais de ne plus pouvoir repartir. Il fallait donc garder de la vitesse même quand la piste aurait demandé de ralentir. Cela signifiait taper violemment dans les bosses, solliciter le train arrière, accepter une conduite que je n'aime pas mais que la mécanique imposait.
À Bibi Fatima, nous sommes passés. Mais c'était un avertissement. La sortie du Wakhan allait nous poser le même problème, en plus sérieux encore.
Quitter le Wakhan
Le véritable tournant du voyage ne s'est pas produit à une frontière administrative mais à la sortie du Wakhan. Jusque-là, nous avions roulé dans une vallée habitée, suivant le Panj et la frontière afghane. Puis la route a commencé à s'élever franchement pour rejoindre le haut plateau. En quelques dizaines de kilomètres, nous passions d'un univers relativement vivant à un espace presque entièrement minéral.
C'est également à ce moment que les limites d'Oscar sont devenues très concrètes. La montée présentait exactement les caractéristiques que je redoutais : une pente importante, des lacets serrés et une piste suffisamment dégradée pour obliger à choisir entre deux mauvaises solutions. Rouler lentement signifiait risquer de ne plus repartir. Garder suffisamment d'élan obligeait au contraire à encaisser violemment les irrégularités de la piste.
Nous nous trouvions en quelque sorte enfermés dans la vallée. Revenir en arrière aurait demandé de refaire une très longue partie de la route déjà parcourue, sans garantie que la situation soit meilleure ailleurs. Il fallait sortir par le haut. Ce n'était pas une question de courage mais de logique : une fois engagé aussi loin, le renoncement devenait presque aussi compliqué que la poursuite.
Je me souviens encore de cette montée. J'ai gardé la première vitesse pendant une durée qui m'a paru interminable, en essayant de préserver chaque mètre d'élan. Oscar tapait durement sur les bosses. J'avais conscience de malmener la suspension arrière, mais je ne voyais pas d'autre solution. Nous avons fini par atteindre le plateau. Sur le moment, nous étions simplement soulagés d'être passés.
Nous ignorions pourtant que cette montée avait déjà laissé des traces. Sans que nous nous en apercevions, une lame de ressort de la suspension arrière venait de casser.


À mesure que nous quittions le Wakhan, les vallées se refermaient puis s'effaçaient progressivement. Nous montions vers le haut plateau du Pamir, où le paysage allait complètement changer.
Le haut Pamir
Nous avons fait l'expérience d'un changement complet de paysage, non pas parce qu'il devenait plus spectaculaire au sens touristique du terme, mais parce qu'il devenait radicalement autre. Les vallées encaissées disparaissaient. L'horizon s'ouvrait soudain dans toutes les directions. Nous roulions désormais entre 3 700 et 4 000 mètres d'altitude, sur un immense plateau dominé au loin par des sommets dépassant largement les 7 000 mètres.
Cette partie du Tadjikistan m'a nettement rappelé l'Altiplano bolivien. On retrouve la même sensation d'espace horizontal, le même ciel immense, la même lumière très particulière et cette impression d'évoluer sur un territoire où l'homme ne constitue plus vraiment l'élément principal du paysage. On utilise souvent l'expression "sentiment d'être sur une autre planète". La formule est usée, mais l'idée est juste, et liée à un phénomène naturel simple : la vie animale et végétale s'efface, c'est le minéral qui occupe l'espace.
Pendant deux jours, nous avons traversé un pays presque vide. Les villages étaient extrêmement rares. Entre eux, il n'y avait souvent que la piste, quelques troupeaux, de maigres ruisseaux, des collines pierreuses et les grandes montagnes qui marquaient l'horizon.
La lumière ne nous a pas offert les conditions les plus favorables. Un voile nuageux atténuait les contrastes et donnait parfois au paysage une tonalité presque blanchâtre. Cela ne rendait pas le Pamir moins intéressant, au contraire, cette ambiance révélait aussi une forme de réalité de l'endroit. Je pense toutefois que certains des grands lacs d'altitude auraient révélé des couleurs encore plus intenses sous un soleil parfaitement dégagé.


Même sous une lumière légèrement voilée, les grands lacs d'altitude demeurent l'un des paysages les plus caractéristiques du Pamir. Par beau temps, leurs eaux prennent souvent une couleur turquoise beaucoup plus marquée.
La vie animale était également présente, quoique clairsemée. Nous avons retrouvé cette impression de nature encore largement brute que nous avions déjà connue au Kazakhstan. Les animaux domestiques et les animaux sauvages semblaient partager le même territoire sans véritable rupture.





Renard, lièvre, marmottes et yaks accompagnaient régulièrement notre progression. À cela s'ajoutaient d'immenses troupeaux de moutons et de chèvres, surveillés par des bergers et leurs chiens, qui animaient parfois ces paysages pourtant très peu habités.
Les marmottes étaient particulièrement nombreuses. Nous nous sommes souvent arrêtés pour les observer ou essayer de les photographier. Les yaks, eux, faisaient naturellement partie du paysage. Plus loin, d'immenses troupeaux de moutons apparaissaient parfois près des lacs ou dans les rares secteurs où un peu d'herbe permettait encore le pâturage. Le tintement de leurs cloches, les aboiements des chiens de berger et les bêlements portaient très loin dans cet air sec et froid.
Au milieu de ces paysages immenses, la route demeurait pourtant un sujet de préoccupation permanent. Les nids-de-poule étaient parfois énormes, les poids lourds chinois de plus en plus nombreux, et nous venions de découvrir que notre suspension arrière était déjà sérieusement endommagée.
Murghab et la réparation d'Oscar
Nous sommes finalement arrivés à Murghab, principal bourg du haut Pamir. Avant d'y entrer, j'avais envisagé de faire une surprise à Isabelle. Un centre présentait des panthères des neiges recueillies, officiellement dans le cadre d'un programme de réhabilitation. J'y ai finalement renoncé. Je ne savais pas exactement ce qui relevait de la protection animale et ce qui pouvait alimenter un système moins clair. J'avais surtout du mal à accepter l'idée de voir un animal aussi emblématique enfermé dans un enclos. Nous avons donc simplement poursuivi notre route.
Notre véritable priorité était ailleurs. Au bivouac précédent, nous avions fait l'état des lieux mécanique d'Oscar. La situation devenait sérieuse. Si la seconde lame de suspension venait à céder à son tour, le voyage pouvait s'arrêter net au milieu du Pamir.
Nous avons d'abord rencontré un premier mécanicien, un soudeur en réalité, avec lequel le courant n'est pas du tout passé. Son attitude nous a mis mal à l'aise, il semblait maltraiter son jeune fils, et nous avons préféré chercher ailleurs. Ce fut finalement du côté de la station-service que les choses se sont débloquées. Quelques mécaniciens sont venus voir Oscar, ont rapidement compris le problème et nous ont proposé de les suivre.
La réparation s'est faite dans une cour, avec les moyens disponibles sur place. Nous sommes même allés ensemble récupérer des morceaux d'acier dans une casse afin de fabriquer une réparation de fortune suffisamment solide. J'ai participé comme je pouvais au démontage et au remontage. Pour eux, ce n'était qu'une réparation parmi d'autres. Pour nous, c'était la condition indispensable à la poursuite du voyage à la limite de nos capacités.
Cette réparation improvisée a surtout eu un effet psychologique. Nous pouvions repartir, mais rien ne garantissait que les lames de rechange tiendraient jusqu'au Kirghizistan, encore moins jusqu'en Europe. Nous avions simplement retrouvé une chance raisonnable d'y parvenir, et dans une région aussi isolée, c'était déjà beaucoup.
À Murghab, nous avons également fait la connaissance du chauffeur d'un étonnant bus jaune. Il s'agissait d'un véhicule britannique qui transporte des voyageurs au long cours sur plusieurs itinéraires mythiques d'Asie. La compagnie s'appelle Oasis Overland. Les passagers montent et descendent au fil des semaines, en fonction d'un système de réservation adapté. C'était pratiquement le seul autre véhicule de voyage que nous ayons croisé dans tout le Haut-Pamir.
Cette rencontre nous a donné une idée assez pragmatique. Nous savions que la principale difficulté de la route nous attendait encore : le franchissement du col de l'Ak-Baital, point culminant de la Pamir Highway à 4 655 mètres d'altitude. Depuis longtemps, nous avions lu le récit très détaillé de notre ami Sylvain Molla, qui racontait avoir failli rester immobilisé dans un virage particulièrement difficile de cette montée. Je redoutais ce passage depuis plusieurs jours.
Nous avons donc choisi de quitter Murghab avant le lever du jour, avec un peu d'avance sur le bus anglais. L'idée était simple : conserver une faible distance entre nous afin que son chauffeur puisse éventuellement nous porter assistance si Oscar refusait de franchir le col. Ce n'était pas un convoi organisé. Nous n'avions pas convenu ensemble d'un principe formel d'assistance. Nous cherchions seulement à ne pas nous retrouver totalement seuls.
Le calcul a presque fonctionné. Le bus nous a rattrapés au bout de quelques dizaines de kilomètres, puis il a pris quelques centaines de mètres d'avance sur nous, mais nous nous sommes accrochés pour rester dans sa roue. Cette présence nous rassurait en partie, quoique compte tenu de la différence de rythme nous doutions un peu que le bus s'arrêterait pour nous aider en cas de problème, à condition même qu'il s'en rende compte
Le col de l'Ak-Baital
Puis la montée a commencé. J'ai engagé la première vitesse et je l'ai pratiquement conservée jusqu'au sommet. Le moteur tournait à son régime maximal, Oscar avançait lentement mais régulièrement, avec une maigre réserve de puissance et sans trop surchauffer. À chaque virage, je me demandais si nous allions continuer à monter ou si la vitesse allait tomber juste assez pour nous condamner à l'arrêt.
Le fameux virage dont parlait Sylvain est finalement arrivé. Oscar a ralenti, mais il ne s'est jamais arrêté, nous avions en réalité plus de marge que je n'avais longtemps craint. Quelques secondes plus tard, nous étions passés. Toute la tension accumulée depuis plusieurs jours est retombée presque d'un seul coup.




Au sommet de l'Ak-Baital, nous avons enfin compris que le plus difficile était derrière nous. Au loin, le bus jaune britannique poursuivait déjà sa route.
Nous nous sommes arrêtés longtemps au sommet. Je crois que cette photographie où nous levons tous les deux les bras est l'une de celles qui résument le mieux ce voyage. Il ne s'agissait pas d'avoir atteint un sommet prestigieux ni de battre un record. Nous éprouvions simplement la satisfaction, et même le triomphe car le mot est plus juste, d'avoir conduit Oscar jusque-là, malgré son âge, malgré sa faible puissance et malgré cette suspension que nous savions désormais fragilisée.

L'un des grands sommets du voyage de notre vie.
Le chauffeur du bus ne s'était pas arrêté. Plus tard, ses passagers nous diront qu'ils l'avaient regretté. Nous avions finalement réalisé les photographies pour tout le monde, eux poursuivant leur route, nous savourant quelques minutes ce moment de soulagement.
À partir de cet instant, nous savions que le plus difficile était derrière nous. Il restait encore la frontière kirghize puis le célèbre no man's land, souvent redouté lorsqu'il est transformé en bourbier. Mais cette fois, la pente jouait en notre faveur. Nous descendions. La boue nous inquiétait toujours, car Oscar n'a jamais été à l'aise dans ce type de terrain, mais les quelques glissades sont restées sans conséquence.
Les premières vallées verdoyantes du Kirghizistan sont alors apparues devant nous. Elles avaient quelque chose d'apaisant après les immensités austères du Pamir. Nous quittions un univers minéral pour retrouver progressivement les pâturages, les chevaux et les grandes prairies d'Asie centrale.
Avec le recul, le Tadjikistan restera pour nous moins le pays d'une ville ou d'un monument que celui d'une route. La Pamir Highway nous a demandé davantage d'attention, d'énergie et parfois causé plus d'inquiétude que beaucoup d'autres étapes de ce tour du monde. C'est précisément pour cette raison qu'elle occupe aujourd'hui une place particulière dans nos souvenirs. Nous avons eu le sentiment, en la quittant, non pas d'avoir vaincu une montagne, mais d'avoir mené Oscar au bout de ce dont il était capable.
Les « J'aime / J'aime pas » de Manu au Tadjikistan
J'ai aimé
- La sensation d'isolement, sans jamais éprouver un véritable sentiment d'insécurité +
- La proximité permanente de l'Afghanistan, fascinante d'un point de vue géographique et humain +
- Les grands espaces d'altitude et l'atmosphère très particulière du Pamir ++
- La faune sauvage, les marmottes, les renards, les lièvres, les yaks et les grands troupeaux sur les hauts plateaux +
- L'ingéniosité et la simplicité des mécaniciens de Murghab, capables de réparer avec les moyens du bord une panne qui conditionnait pour nous la suite du voyage +
- Le passage du col de l'Ak-Baital, parce qu'il a représenté un vrai soulagement et une forme de victoire mécanique avec Oscar +++
J'ai moins aimé
- La météo un peu voilée, qui ne nous a pas permis de voir certains lacs dans leurs plus belles couleurs -
- Le sentiment de dépendance mécanique absolue à l'égard d'Oscar dans une zone où la moindre casse pouvait devenir très compliquée --
J'ai remarqué
- Le contraste très marqué entre la vallée du Wakhan et le haut plateau du Pamir
- Les villages du Wakhan sont davantage une succession de petites habitations dispersées qu'un véritable village organisé autour d'un centre.
- La frontière avec l'Afghanistan est omniprésente : quelques dizaines de mètres seulement séparent parfois deux mondes politiques très différents.
- Le Tadjikistan que nous avons traversé se confond presque entièrement avec le Pamir : pour nous, ce pays restera d'abord une route de haute montagne.
Si c'était à refaire
- Je consacrerais sans doute deux ou trois jours supplémentaires au haut Pamir afin de disposer d'une lumière plus favorable sur les grands lacs d'altitude.
- Je remplacerais systématiquement les amortisseurs pour soulager les lames de ressort arrière d'Oscar avant un voyage de cette nature. Cette précaution nous aurait probablement évité la grande inquiétude mécanique de notre traversée du Tadjikistan.
