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Impressions de Russie

Kazan, Moscou, Place Rouge et retour vers l'Europe

La Russie fut la dernière grande traversée continentale avant le retour vers l'Europe du Nord. Je n'y ai pas vraiment voyagé comme on visite un pays : je l'ai surtout traversée, avec deux haltes seulement, Kazan puis Moscou, dans un contexte politique et administratif très particulier. Mais ces deux arrêts ont suffi à donner à cette étape une vraie densité. La Russie arrivait à la suite d'un long retour solitaire commencé au Kazakhstan, après les dernières semaines passées en Asie centrale.

Avant d'entrer en Russie, j'ai donc traversé une dernière fois le Kazakhstan. Je ne voulais pas reprendre toute la page consacrée à ce pays, déjà rédigée dans un équilibre qui me convient. Mais quelques éléments appartiennent malgré tout à cette séquence de retour. J'ai d'abord fait un détour par le canyon de Charyn, dont la réputation est réelle. Le site est intéressant, bien sûr, avec ses parois rouges, ses formes ravinées, ses reliefs sculptés par l'érosion. Mais je l'ai trouvé moins impressionnant que le Mangystaou : plus ponctuel, plus balisé, plus fréquenté, moins sauvage, et finalement moins dépaysant. Je ne m'y suis donc pas attardé.

J'ai ensuite longé le lac Balkhach, dont l'eau claire et turquoise m'a laissé une impression plus personnelle. Ce lac a pris dans mon itinéraire la place symbolique que le lac Baïkal aurait dû occuper dans le voyage imaginé avant notre départ de 2019. Dans le premier projet, lorsque nous pensions revenir directement par l'Asie après avoir éventuellement fait traverser Oscar au-dessus du Pacifique, le Baïkal était une étape presque mythique : un lac immense, lointain, difficile d'accès, chargé d'une valeur géographique autant qu'imaginaire.

Ce détour par le Baïkal n'a jamais eu lieu. Le lac Balkhach en a donc été une sorte de substitut, non par sa beauté, mais par sa nature même : une immense étendue d'eau intérieure au cœur du continent asiatique, appartenant à cette famille de lacs ou de mers fermées qui marquent fortement les atlas et les imaginaires de voyage. Baïkal, Balkhach, Aral : trois grandes présences d'eau au milieu des terres, très différentes les unes des autres, mais assez puissantes pour modifier l'écosystème local et l'idée que l'on se fait d'un continent.

Je n'ai fait que longer le lac, le voir, le survoler au drone, puis reprendre la route. Mon but était clair : traverser rapidement le Kazakhstan, passer quelques nuits dans la steppe, parfois derrière un cimetière, parfois au milieu de la plaine, et continuer vers la frontière russe. C'est aussi dans cette partie du Kazakhstan que nous avons atteint avec Oscar le point le plus oriental de tout notre parcours. Ce point répondait, à l'autre extrémité du voyage, à Anchor Point près d'Homer, en Alaska, qui avait constitué notre extrême ouest.

Le quadrilatère du voyage se dessinait ainsi peu à peu. Au sud, il y avait la fin de la route près d'Ushuaia. À l'ouest, Anchor Point. À l'est, ce point du Kazakhstan oriental, atteint juste après le passage depuis le Kirghizstan. Il ne manquait plus que l'extrême nord, que je trouverais quelques semaines plus tard du côté du Cap Nord, en Norvège. À mesure que je remontais vers la Russie, le voyage prenait donc une forme géométrique presque achevée.

Une frontière russe peu aimable

L'entrée en Russie n'a pas été particulièrement agréable. Comme souvent dans les anciens espaces soviétiques, et plus encore dans le contexte de tension lié à la guerre entre la Russie et l'Ukraine, la frontière a pris beaucoup plus de temps qu'elle n'aurait dû. Il n'y avait pourtant presque personne. J'étais seul avec deux douanières, de nuit, et l'on aurait pu imaginer un passage assez simple.

Ce fut l'inverse. Elles m'ont demandé de déballer une grande partie d'Oscar, alors même que la situation ne le justifiait pas vraiment. Surtout, elles ont contesté un moment la validité du Temporary Import Permit, ce document qui permettait à Oscar de circuler sur plusieurs pays de l'espace concerné. Il avait été établi à une autre frontière, entre le Tadjikistan et le Kirghizstan, et cela semblait leur poser problème. Elles avaient tort, et elles ont fini par le reconnaître, mais de mauvais gré.

Il ne s'est rien passé de grave. Mais cette entrée donnait immédiatement le ton : en Russie, surtout à ce moment-là, l'administration n'était pas un simple décor. Elle pouvait surgir, ralentir, contrôler, imposer sa mauvaise humeur ou son zèle. Je suis reparti soulagé, mais sans enthousiasme particulier.

La route qui suivit prolongeait en réalité celle du Kazakhstan. De grandes chaussées interminables, en meilleur état toutefois que celles empruntées autrefois du côté d'Aktiobé, un trafic surtout composé de poids lourds, des stations-service, des restaurants de bord de route, des vendeurs de chachliks (brochettes bon marché), et ces repas simples, souvent à base de soupe ou de plov, que l'on retrouve dans toute la région. Je progressais vers le nord-ouest à raison de plusieurs centaines de kilomètres par jour, avec cette sensation un peu étrange d'être déjà tourné vers l'Europe tout en restant encore très loin de chez moi.

Route de steppe avant l'entrée en Russie

Avant l'entrée en Russie, la traversée du Kazakhstan avait surtout valeur de retour : Charyn, le lac Balkhach, les bivouacs de steppe, puis le point le plus oriental atteint avec Oscar.

Kazan, entre orthodoxie et islam

Ma première véritable halte russe fut Kazan. Je m'y suis arrêté surtout pour visiter le Kremlin, installé en hauteur, avec ses monuments bien restaurés, ses perspectives dégagées et cette juxtaposition très réussie entre l'orthodoxie russe et l'islam tatar. J'avais déjà retrouvé quelque chose de cette coexistence à Astrakhan. Kazan en offre une version plus spectaculaire, plus officielle, presque exemplaire.

La mosquée Kul Sharif, claire, élégante, très visible dans l'enceinte du Kremlin, dialogue avec la cathédrale de l'Annonciation sans que l'ensemble paraisse artificiel. L'esplanade fonctionne bien. Les bâtiments sont beaux, les circulations lisibles, la ville se laisse voir depuis les hauteurs. Il y a là une image de la Russie qui n'est pas seulement celle de Moscou, ni celle de l'orthodoxie impériale, mais celle d'un empire composite, fait de peuples, de religions et d'histoires superposées.

Kremlin de Kazan
Mosquée Kul Sharif à Kazan

Kazan m'a surtout intéressé par la qualité de son Kremlin et par la coexistence très visible entre orthodoxie russe et islam tatar, autour de la mosquée Kul Sharif et de la cathédrale de l'Annonciation.

À Kazan, j'ai aussi visité le Temple de toutes les religions, curiosité difficile à classer autrement. Le lieu a été construit à partir de l'initiative de passionnés qui ont voulu rendre hommage, comme son nom l'indique, à toutes les formes de relation au divin, et même à certaines visions du monde qui relèvent plus de la politique, de l'art ou de l'imaginaire collectif que de la religion au sens strict.

On y trouve des références chrétiennes, musulmanes, bouddhistes, orientales, ésotériques, mais aussi des images plus inattendues, parfois liées au communisme, à Frida Kahlo, à la culture populaire, à des icônes modernes comme les Beatles ou Elvis Presley. L'ensemble est hétéroclite, parfois kitsch, parfois touchant, souvent déroutant. Ce n'est pas vraiment du syncrétisme, car rien n'est fondu dans une doctrine commune. C'est plutôt une collection de représentations religieuses et symboliques, une sorte de cabinet de curiosités spirituelles.

Cette visite m'a amusé plus qu'elle ne m'a convaincu. Mais elle disait peut-être quelque chose de la Russie elle-même : un pays où les références s'empilent, où l'orthodoxie, l'islam, l'Empire, l'Union soviétique, le nationalisme, le folklore et les nostalgies diverses continuent de cohabiter sans toujours chercher à se rendre compatibles.

Monuments du Kremlin de Kazan

Le Temple de toutes les religions n'est pas vraiment une tentative de synthèse spirituelle : c'est plutôt une collection foisonnante, parfois kitsch, de symboles religieux, politiques et culturels.

Moscou par le métro

Après Kazan, j'ai repris la route vers Moscou. Là encore, le voyage s'est surtout résumé à de longues journées de conduite, avec les mêmes stations-service, les mêmes camions, les mêmes repas rapides, et cette progression régulière vers l'ouest qui me rapprochait peu à peu de la sortie de Russie.

À Moscou, j'ai stationné Oscar dans un endroit où se trouvait aussi un couple de voyageurs, Polo&Co, avec lequel j'avais repris contact. Nous avons pourtant réussi à nous croiser sans nous voir : ils étaient partis en ville quand je suis arrivé, et j'étais à mon tour parti visiter Moscou lorsqu'ils sont revenus. C'est le genre de rendez-vous manqué assez banal dans le voyage au long cours, surtout lorsque chacun suit son propre rythme.

J'ai donc rejoint le centre par le métro. Comme tout le monde, j'ai été impressionné par la majesté de certaines stations moscovites. Les volumes, les marbres, les luminaires, les décors, la mise en scène presque palatiale des circulations souterraines composent un univers très éloigné de l'idée fonctionnelle que l'on se fait habituellement du métro. Mais cela reste un émerveillement assez attendu : on sait que le métro de Moscou est beau, on le constate, et l'on continue.

La vraie surprise fut ailleurs. Elle m'attendait sur la Place Rouge.

Cathédrale Saint-Basile-le-Bienheureux sur la Place Rouge
Place Rouge au crépuscule
Kremlin de Moscou et monuments de la Place Rouge

Moscou m'a vraiment saisi au moment de l'arrivée sur la Place Rouge, vue d'abord au crépuscule, dans cette lumière encore bleue qui donnait aux monuments une allure féérique.

La Place Rouge

Je suis arrivé sur la Place Rouge un soir, entre chien et loup. Le ciel n'était pas encore noir, les lumières commençaient à s'allumer, les façades prenaient une profondeur particulière. La cathédrale Saint-Basile-le-Bienheureux, avec ses coupoles colorées et ses formes si simples, belles et reconnaissables, se détachait dans une lumière idéale. J'ai immédiatement été saisi.

Il ne faut pas exagérer les mots, mais je ne peux pas vraiment dire les choses autrement : j'ai eu le sentiment de découvrir la plus belle place du monde. Cette impression, je ne l'ai pas reniée depuis. La Place Rouge possède une composition rare. Elle associe l'étendue, la couleur, la masse du Kremlin, les façades du Goum, les tours, les coupoles, la perspective, l'histoire, sans que rien ne semble vraiment faible dans l'ensemble.

Ce soir-là, je n'ai presque rien fait d'autre. Je suis resté à marcher autour de la place, à longer la Moskova, à regarder le Kremlin depuis différents points, à revenir encore vers Saint-Basile, puis à repartir, puis à revenir. C'était l'une de ces occasions où le voyage n'a pas besoin d'événement supplémentaire. Le lieu et le moment suffisent.

Le lendemain matin, je suis revenu tôt. Je voulais revoir la Place Rouge de jour, comme pour vérifier que l'impression de la veille n'était pas seulement due à la lumière. Elle était encore magnifique, bien sûr, mais un peu moins bouleversante. Le crépuscule avait ajouté quelque chose que le matin ne pouvait pas reproduire.

J'ai été surpris par l'ambiance. Il y avait du monde, sans que la place soit saturée. Les touristes semblaient de bonne composition, bien élevés, attentifs, joyeux. Si l'on n'avait pas su que le pays était en guerre, soumis aux sanctions, en opposition déclarée avec une partie du monde occidental, il aurait été presque impossible de le deviner à partir de ce spectacle. On voyait bien quelques signes de présence policière ou militaire, notamment autour de la relève de la garde près du Kremlin. Mais cela restait périphérique. Sur la Place Rouge elle-même dominait une impression de liberté, de majesté et de beauté.

J'ai aussi parcouru le Goum, immense galerie commerciale qui borde la place. Là encore, le contraste était frappant. On pourrait imaginer, dans le contexte politique du moment, une Russie fermée, austère, coupée du consumérisme mondial. Or le Goum montre tout autre chose : vitrines, marques, lumières, promenades, consommation élégante, presque occidentale dans son apparence. La Russie officielle peut bien se raconter comme civilisation séparée ou opposée à l'Occident ; sur la Place Rouge, ce discours devient moins évident.

Moscou et la Place Rouge de jour
Architecture religieuse à Kazan

La Place Rouge fut le sommet de ce court passage russe : un lieu d'une puissance visuelle exceptionnelle, plus impressionnant encore au crépuscule qu'en plein jour.

Sortir de Russie

Après Moscou, il me fallait surtout sortir de Russie. Le principal problème pratique était l'argent. À cause des sanctions et de l'interruption du fonctionnement normal des cartes bancaires occidentales, il fallait vivre en liquide. J'avais changé des tenges kazakhs en roubles russes, en calculant au plus juste pour pouvoir payer le carburant jusqu'à la frontière. Cela a suffi, mais sans grande marge.

Je n'avais pas non plus une totale liberté d'itinéraire. J'aurais aimé, éventuellement, passer par Saint-Pétersbourg. Cela aurait donné une autre image de la Russie, plus impériale, plus européenne, plus tournée vers la Baltique. Mais les frontières directes vers la Finlande étaient fermées, et la route logique n'était donc plus possible. Dans ce contexte, on ne plaisante pas avec la douane russe. Il fallait accepter la contrainte administrative et choisir l'itinéraire praticable.

Je suis donc sorti par l'Estonie. Le passage marquait plus qu'un simple changement de pays. Il signifiait la fin de la grande traversée continentale commencée en Asie centrale, et l'entrée dans une autre partie du voyage. Depuis l'Estonie, il ne restait qu'à rejoindre Tallinn, puis à prendre le ferry vers Helsinki.

À Helsinki, le paysage mental changeait complètement. La Russie était derrière moi. Les pays nordiques formaient désormais la dernière grande étape cohérente du voyage autour du monde : Finlande, puis Scandinavie et remontée vers le Cap Nord. Après cela, le retour par le Danemark, l'Allemagne et l'Europe de l'Ouest serait déjà presque un segment domestique. La Russie avait donc été une traversée longue en distance mais courte en temps, parfois administrative, parfois rude, et elle finissait par déboucher sur cette ouverture vers le nord, la dernière frontière symbolique du voyage.

Je n'ai donc pas connu la Russie en profondeur. Je n'en ai vu qu'une diagonale, deux villes, quelques routes, quelques restaurants, quelques frontières. Mais Kazan et Moscou ont suffi à donner à ce passage une vraie place dans le récit. Kazan, par sa complexité religieuse et impériale. Moscou, par la force évidente de la Place Rouge. Et la route, par ce qu'elle représentait alors : non plus la découverte libre d'un pays, mais l'effort obstiné pour ramener Oscar vers l'Europe.

Les « J'aime / J'aime pas » de Manu en Russie

J'ai aimé

  • Le Kremlin de Kazan, pour la qualité de l'ensemble architectural et la coexistence visible entre orthodoxie russe et islam tatar +
  • La mosquée Kul Sharif, très élégante dans l'enceinte du Kremlin de Kazan +
  • Le Temple de toutes les religions, curiosité kitsch mais intéressante comme collection de représentations spirituelles ++
  • Le métro de Moscou, dont certaines stations ont une majesté presque palatiale +
  • La Place Rouge au crépuscule, probablement l'une des plus fortes impressions visuelles de tout le retour vers l'Europe +++
  • La cathédrale Saint-Basile-le-Bienheureux, surtout dans la lumière du soir +++
  • Le contraste entre la Russie en guerre, les sanctions, et l'apparente normalité touristique et commerciale du centre de Moscou +

J'ai moins aimé

  • Le passage de la frontière russe, inutilement long et tatillon malgré l'absence de file d'attente -
  • La contrainte administrative qui m'a empêché de passer par Saint-Pétersbourg et de rejoindre directement la Finlande -
  • La sensation de traverser plus que de découvrir, avec de très longues routes et peu d'arrêts véritables -

J'ai remarqué

  • La Russie traversée par la route prolonge, au moins dans cette région, une partie de l'expérience kazakhe : longues distances, stations-service, poids lourds, restaurants de bord de route, horizons étirés.
  • Les frontières de l'espace postsoviétique peuvent devenir compliquées même lorsqu'il n'y a presque personne, simplement parce que l'administration impose sa logique propre.
  • Kazan donne une image intéressante de la Russie comme empire composite, où plusieurs traditions religieuses et nationales coexistent dans un même espace monumental.
  • Moscou, au moins dans son centre, ne donne pas du tout l'impression d'un pays coupé de la modernité commerciale ou du tourisme cosmopolite.
  • La Place Rouge doit beaucoup à sa composition d'ensemble : ce n'est pas seulement Saint-Basile, ni seulement le Kremlin, mais l'équilibre magistral entre l'espace, les façades, les couleurs, les symboles et les perspectives.

Si c'était à refaire

  • J'intégrerais Saint-Pétersbourg comme complément de point de vue, mais les contraintes frontalières rendaient ce détour peu réaliste dans le contexte du moment.
  • Je garderais en revanche Kazan et Moscou, car ces deux haltes suffisent à donner une vraie substance à une traversée pourtant rapide.