Impressions de Géorgie
Mer Noire, Tbilissi, visa russe et première approche du Caucase
La Géorgie a commencé pour nous avant même que nous touchions terre. À partir du moment où nous avons quitté les rives de la Bulgarie pour traverser la mer Noire, nous avions déjà le sentiment d'entrer dans un autre monde. Ce n'était pas encore l'Asie centrale, pas vraiment l'Europe non plus, mais une zone intermédiaire, à la fois professionnelle, masculine, maritime et routière, où notre voyage basculait peu à peu vers l'est.
Nous avons donc choisi de réunir ici la traversée de la mer Noire et notre court séjour en Géorgie. Ce n'est pas seulement une commodité de récit : c'est bien ainsi que nous l'avons vécu. La Géorgie fut pour nous moins une destination autonome qu'un passage, une étape de transition entre l'Europe et ce que nous allions chercher plus loin, au Kazakhstan, en Ouzbékistan, au Tadjikistan et au Kirghizistan.



La traversée de la mer Noire, entre Bourgas et Batoumi, fut notre véritable entrée dans la Géorgie : camions, mer grise, dauphins et sentiment progressif de quitter l'Europe familière.
La traversée de la mer Noire
Le ferry de Bourgas à Batoumi n'était pas un bateau de touristes. À bord, il n'y avait pratiquement que des poids lourds : des camions de marchandises, quelques camions agricoles, et même plusieurs remorques chargées de vaches. Oscar était, à notre connaissance, le seul véhicule de voyage. Les voitures particulières étaient rares, et aucune n'était conduite par ses propriétaires, elles étaient simplement acheminées comme des marchandises par des transitaires. Nous étions donc plongés dans un univers très différent de celui des ferries européens classiques : celui du transport routier d'Europe de l'Est, du Caucase et d'Asie centrale.
Ces deux jours de traversée représentaient pour eux une parenthèse rare. Pour une fois, ils n'avaient plus à conduire et ne risquaient aucun contrôle d'alcoolémie. Beaucoup en profitaient donc pour boire, et même beaucoup boire. La vodka circulait abondamment, sans que cela tourne jamais au désordre. Ces hommes souvent massifs, parfois un peu renfrognés, à la mâchoire carrée et au visage fermé, buvaient avec une endurance impressionnante, mais nous n'avons vu ni bagarre, ni éclat de voix, ni débordement véritable.
La traversée coïncidait avec la Pâque orthodoxe. Les repas servis à bord étaient simples, corrects, pris avec une grande régularité aux heures prévues. Mais les chauffeurs avaient aussi apporté leurs propres spécialités. Ils dressaient de longues tablées, assez nettement organisées par nationalités, même si nous étions incapables de distinguer précisément les Ukrainiens des Polonais, les Baltes des Géorgiens ou les autres groupes de voyageurs.
Le soir de Pâques, nous avons assisté à une sorte de banquet. Nous n'y participions pas vraiment : nous étions assis à une table voisine, spectateurs discrets du manège. Un homme semblait jouer le rôle de maître de table. Il donnait le ton, distribuait la parole, invitait chacun à s'exprimer. Les convives portaient des toasts, remerciaient l'un ou l'autre, disaient du bien de ceux qui les entouraient. Il y avait peut-être aussi une dimension religieuse, que nous ne comprenions pas entièrement. Mais l'ensemble nous a paru à la fois très codifié, très simple et presque tendre, dans ce monde presque exclusivement masculin, à la virilité ostensible.
Nous avons partagé notre cabine avec un seul autre passager, un grand et très jeune Allemand qui réalisait un reportage photographique sur la mer Noire. À la suite d'une méprise, il s'était retrouvé avec nous plutôt qu'avec les chauffeurs routiers, ce qui ne semblait pas lui déplaire.
La mer, elle, est restée grise et plombée. L'eau, le ciel, l'horizon se confondaient souvent dans une même tonalité sombre. Pourtant, la traversée n'a pas été trop monotone, nous l'avons plutôt envisagée comme une pause salutaire, même si elle intervenait très tôt dans ce segment de voyage. Des dauphins nous ont accompagnés presque du début à la fin, surgissant régulièrement dans le sillage du bateau. Quelques petits oiseaux, non pas des oiseaux marins mais des passereaux, avaient aussi trouvé refuge sur le pont. Certains semblaient épuisés par le froid et l'isolement. D'autres survivaient grâce aux miettes que leur donnaient les passagers. Eux aussi traversaient la mer Noire, de l'Europe vers la Géorgie, mais dans leur cas sans avoir vraiment choisi leur route.
De Batoumi à Tbilissi
Une fois débarqués à Batoumi, nous sommes allés directement à Tbilissi. Nous aurions pu imaginer une entrée plus progressive dans le pays, mais nous avions une préoccupation très concrète : obtenir un visa de transit pour traverser la Russie. Nous avions mal anticipé cette question avant le départ, comme cela arrive souvent du fait que, n'anticipant pas vraiment notre itinéraire à la semaine près, nous souhaitons en général garder de la flexibilité pour toutes nos réservations et formalités administratives.
La route vers Tbilissi a été longue et pénible. Nous étions arrivés au moment du week-end de Pâques, précisément lorsque les familles rentraient chez elles. Les embouteillages se sont révélés énormes. Nous sommes restés bloqués pendant plusieurs heures, parfois complètement immobilisés sur l'autoroute. Cette première route géorgienne n'a donc pas été une découverte calme du pays, mais une sorte d'attente supplémentaire, annonçant le blocage administratif qui allait suivre.
À Tbilissi, nous nous sommes rendus immédiatement à l'agence russe chargée des visas. Nous pensions régler assez vite la question. En réalité, tout allait se révéler beaucoup plus compliqué. Les congés de Pâques côté russe ralentissaient les procédures, les documents devaient être traduits, les frais de traitement accéléré étaient élevés, et surtout nous avons dû laisser nos passeports pendant toute la durée de la demande. Cela nous inquiétait un peu, car nous nous retrouvions dans le pays sans document d'identité vraiment disponible.
La procédure a duré environ dix jours. Ce délai a transformé notre séjour géorgien une sorte de sas d'attente. Nous pouvions visiter, bien sûr, mais avec une partie de l'esprit toujours occupée par le visa russe, les délais, les passeports déposés, la route à venir et les trois jours seulement dont nous disposerions ensuite pour traverser la Russie.
Cette attente a toutefois eu un mérite imprévu : elle nous a permis de rencontrer d'autres voyageurs confrontés au même problème. À l'agence russe, nous avons fait la connaissance de Thomas et Ismérie (dont le nom sur Youtube est Toto Pepitoy), accompagnés d'Arnaud (Ranger Baroudeur). Plus tard, sur un parking voisin, nous avons aussi rencontré Émilie et Julien (Ailleursland), qui voyageaient eux aussi en van aménagé et étaient abonnés à notre chaîne. Très vite, une petite communauté de circonstance s'est formée autour de cette difficulté administrative commune. Au campement du soir, sur les hauteurs de la ville, nous étions parfois une demi-douzaine de véhicules en attente, tous français (nous avions aussi les Gaumar on the road, la Choup Family, et Poloandco).
Thomas et Ismérie étaient particulièrement agacés. Ils avaient déjà obtenu un visa de transit russe de trois jours, mais n'avaient pas pu l'utiliser parce que la route était bloquée. Ils pensaient pouvoir simplement décaler leurs dates. Ils découvrirent qu'il fallait recommencer toute la procédure, avec les mêmes frais, les mêmes documents et les mêmes délais. Nous avons donc vécu ensemble cette attente, entre traductions, allers-retours administratifs, discussions de parking et préparation du passage vers le nord.



Tbilissi fut moins pour nous une capitale visitée tranquillement qu'un point d'appui administratif, autour duquel s'est organisée l'attente du visa russe.
Une Géorgie de transition
Nous avions entendu beaucoup de bien de la Géorgie. Plusieurs voyageurs, et notamment les auteurs d'Ountravela dont nous allions suivre assidument les conseils tant en Géorgie qu'au Kirghizistan, en parlaient comme d'un pays attachant, relativement facile, déjà très différent de l'Europe, mais encore accessible. Nous avions envie de la découvrir, tout en ayant l'intuition qu'elle serait moins dépaysante que l'Asie centrale. Sur ce point, la réalité nous a plutôt donné raison.
La Géorgie nous est apparue comme un pays intermédiaire. Ce n'est plus vraiment l'Europe, mais ce n'est pas encore, du moins dans les régions que nous avons parcourues, la grande aventure continentale que nous allions trouver plus loin. Les routes principales sont globalement fonctionnelles, les villes offrent une infrastructure suffisante, mais dès que l'on quitte les axes évidents, le pays révèle un réseau de pistes parfois très difficiles, surtout en montagne.
La saison jouait contre nous. Nous étions en avril. Les hautes routes du Caucase restaient largement inaccessibles, avec encore beaucoup de neige. Or une partie de la réputation géorgienne auprès des voyageurs en 4×4 repose justement sur ces pistes de montagne, parfois vertigineuses, qui montent vers des vallées isolées, des villages perchés ou des cols difficiles. Pour nous, tout cela était exclu.
La météo n'arrangeait rien. Le temps est souvent resté gris, couvert, humide. La Géorgie paraît lointaine lorsqu'on la regarde depuis l'Europe de l'Ouest, mais elle n'est pas seulement un pays continental. Elle se trouve entre la mer Noire, la mer Caspienne et les hautes barrières du Caucase. Les nuages y circulent, s'y bloquent, s'y accrochent. Nous avons donc souvent eu le sentiment d'un pays arrosé, un peu fermé par la couverture nuageuse, même lorsque les paysages laissaient deviner un potentiel plus lumineux.
Dans ces conditions, notre découverte fut nécessairement partielle. Nous ne sommes pas en mesure de juger vraiment la Géorgie. Nous l'avons vue trop vite, trop tôt dans la saison, trop préoccupés par nos visas, et privés d'une partie de ses montagnes les plus célèbres.
Udabno et les terres colorées
Nous avons néanmoins quitté Tbilissi pour explorer une partie du sud-est du pays, notamment du côté d'Udabno et des terres colorées. Ces collines striées, presque désertiques par endroits, offrent une Géorgie plus sèche, plus minérale, très différente de l'image verte que l'on peut se faire du Caucase. Nous y avons réalisé plusieurs prises de vue au drone. Les crêtes rouges, les reliefs ondulés, les pistes claires et les zones de ravinement composaient un paysage intéressant, sans être véritablement spectaculaire. Là encore, nous avions le sentiment d'approcher quelque chose, mais pas encore de trouver le grand dépaysement que nous étions venus chercher.

Autour d'Udabno, les crêtes colorées et les paysages plus secs du sud-est géorgien nous ont offert une première échappée hors de Tbilissi, mais aussi quelques pistes déjà limites pour Oscar.
Nous avons passé une nuit près d'un barrage, du côté de Gardabani. L'endroit n'avait rien d'un grand bivouac spectaculaire, mais il correspondait bien à cette Géorgie un peu en marge, faite de pistes, de reliefs secs, de plans d'eau artificiels, de zones pastorales et de paysages à demi industriels, à demi sauvages.
C'est aussi dans cette région que nous avons connu l'un des rares vrais plantages d'Oscar pendant tout notre tour du monde. En abordant un gué, j'ai mal évalué les capacités du véhicule. Je pensais pouvoir descendre, franchir l'eau et remonter de l'autre côté. La descente s'est bien passée, mais la remontée fut impossible. Oscar s'est retrouvé bloqué. Un véhicule de passage nous a finalement tirés, très simplement, et l'incident s'est terminé sans gravité. Mais je dois reconnaître que, cette fois-là, je m'étais trompé.
Vashlovani, pistes et poussière
Nous avons ensuite pris la direction de Dedoplistskaro pour rejoindre le parc de Vashlovani. Le nom faisait rêver. Les images vues à l'avance suggéraient un espace semi-désertique, des canyons, des pistes, des falaises, peut-être une faune intéressante. En pratique, notre expérience fut plus mitigée.
Les pistes étaient parfois à la limite de ce que nous pouvions faire raisonnablement avec Oscar. Nous avons beaucoup glissé, beaucoup pris la poussière, franchi quelques passages un peu délicats. Rien ne nous a complètement arrêtés, mais nous sentions bien qu'une pluie un peu plus forte aurait suffi à transformer certaines sections en vrai problème.
Le parc lui-même ne nous a pas laissé un souvenir très puissant. Nous avons vu quelques oiseaux, de grands troupeaux, des bergers, des vues assez vertigineuses sur des crêtes ou des canyons. Tout cela n'était pas sans intérêt, mais rien ne nous a véritablement saisis. Il faut peut-être y passer plus de temps, ou y venir dans d'autres conditions, ou disposer d'un véhicule plus adapté à l'aventure hors piste.





À Vashlovani, nous avons surtout retenu les pistes, la poussière, les bergers, quelques oiseaux et le sentiment d'être parfois un peu au-delà de la zone de confort d'Oscar.
Monastères et paysage religieux
Le souvenir le plus positif que je garde de la Géorgie concerne sans doute ses églises et ses monastères. L'architecture orthodoxe y trouve souvent une implantation très harmonieuse dans le paysage. Les bâtiments sont géométriques, ramassés, leurs clochers ne sont généralement pas très pointus, mais ils apparaissent de loin, posés sur une crête, au pied d'une montagne ou dans un repli du relief.
J'aime beaucoup cette manière qu'ont les églises orthodoxes de marquer le territoire sans l'écraser. Elles ne cherchent pas toujours la verticalité spectaculaire. Elles semblent plutôt composer avec la pierre, les collines, les vallées, la lumière. En Géorgie, cette relation entre architecture religieuse et paysage fonctionne particulièrement bien.
Les intérieurs d'église nous ont également plu. L'iconographie orthodoxe, les fresques, les icônes, les lumières basses, les fidèles qui entrent, prient, embrassent parfois une image, créent une atmosphère de recueillement réel, sans affectation. Nous restons évidemment extérieurs à cette foi, mais nous avons été sensibles à la cohérence de ce monde religieux.
C'est peut-être là que la Géorgie nous a le plus touchés : non dans la nature brute, à laquelle nous n'avons pas eu pleinement accès, mais dans ce paysage religieux ancien, visible, habité, où les monastères paraissent faire partie de la géographie autant que de l'histoire.



Ce sont peut-être les monastères et les églises orthodoxes qui nous ont laissé le souvenir le plus juste de la Géorgie : une architecture sobre, très présente dans le paysage, et une atmosphère de recueillement qui nous a touchés.
Une attente avant le vrai départ
Lorsque les visas russes furent enfin prêts, notre petit groupe de voyageurs se remit immédiatement en mouvement. Nous savions que le passage de frontière risquait d'être long et pénible, d'après les témoignages que nous avions recueillis. Nous savions surtout qu'une fois en Russie, nous n'aurions que trois jours pour traverser le territoire, ce qui ne laissait aucune marge en cas de panne mécanique.
Nous sommes donc partis ensemble, dans une logique d'entraide et d'assistance mutuelle. Cette dimension collective, née d'un problème administratif assez banal, fut l'un des aspects les plus intéressants de notre séjour géorgien. La Géorgie nous avait réunis dans l'attente ; elle nous faisait repartir en petit convoi vers l'étape suivante.
Avec le recul, je garde de ce pays une impression moyenne, mais je sais qu'elle n'est pas entièrement juste. La Géorgie n'a joué dans notre voyage que le rôle d'un seuil. Elle prolongeait la traversée de la mer Noire, terminait l'introduction commencée en Europe, préparait l'entrée dans l'Asie centrale. Nous n'étions pas encore vraiment dans le dur de cette saison eurasiatique, mais nous avancions vers lui.
Les « J'aime / J'aime pas » de Manu en Géorgie
J'ai aimé
- La traversée de la mer Noire, très étrange, très professionnelle, presque exclusivement composée de camionneurs +
- Les dauphins qui accompagnaient le ferry entre Bourgas et Batoumi +
- La scène du banquet de Pâques orthodoxe à bord, avec les toasts, la vodka, les spécialités apportées et le maître de table +
- Les terres colorées d'Udabno, surtout vues au drone +
- Les monastères et églises orthodoxes, leur implantation dans le paysage et leur atmosphère intérieure ++
- La constitution d'un petit groupe de voyageurs avant le passage vers la Russie +
J'ai moins aimé
- L'interminable embouteillage entre Batoumi et Tbilissi au retour du week-end de Pâques -
- L'attente du visa russe, les démarches administratives, les traductions et les passeports immobilisés --
- La météo souvent grise et couverte -
- L'impossibilité d'accéder aux grandes pistes de montagne du Caucase à cause de la saison -
- Le sentiment de rester dans un pays de transition, sans entrer encore dans le vrai dépaysement recherché -
J'ai remarqué
- La Géorgie est un pays beaucoup plus intermédiaire que je ne l'imaginais : plus vraiment européen, mais pas encore aussi dépaysant que l'Asie centrale.
- La saison est déterminante. En avril, une grande partie de ce qui fait la réputation aventureuse du pays, notamment les hautes pistes du Caucase, reste inaccessible.
- Le pays dispose de routes principales correctes, mais son intérêt pour les voyageurs en véhicule tient aussi à des pistes beaucoup plus engagées, parfois difficiles, voire impraticables selon la météo.
- La météo peut vite modifier l'expérience. Sous un ciel gris, dans l'attente d'un visa et avec les montagnes fermées, un pays réputé magnifique peut rester en dessous de sa réputation.
- L'orthodoxie géorgienne marque très fortement le paysage. Les églises et monastères ne sont pas seulement des monuments : ils structurent visuellement et spirituellement le territoire.
- La Géorgie est un pays de vin : les vignobles jouent un rôle important dans l'économie et la géographie du pays.
- La Géorgie est un pays-charnière, non seulement géographiquement, mais aussi politiquement. Il existe un activisme pro-européen, très visible dans les rues de Tbilissi, soigneusement entretenu pour servir de contrepoint à la puissance de l'ogre russe voisin.
Si c'était à refaire
- Je demanderais un visa russe de 30 jours avant le départ, directement en France (solution utilisée avec succès pour notre second passage).
