Impressions de Colombie
Février / mars 2023
La Colombie nous avait été recommandée par presque tous les voyageurs croisés sur la route. Nous y sommes pourtant entrés dans des conditions un peu tendues, après un séjour en Équateur administrativement trop long pour Oscar. Nous étions partis d'Ibarra en petit convoi avec Hans, qui nous servait de voiture-pilote jusqu'à la frontière afin de nous prévenir en cas de contrôle de police ou de douane. Il n'y en eut pas, et nous avons finalement pu quitter l'Équateur sans difficulté majeure.
À la frontière, nous avons dit au revoir à Pedro et Isabella, qui nous avaient accompagnés jusque-là, puis nous avons poursuivi la route avec Sandrine et Vincent. Nous avons été admiratifs devant l'exceptionnelle basilique Nuestra Senora del Rosario, perchée sur un viaduc surplombant une gorge vertigineuse, puis nous avons rapidement été rattrapés par une première contrariété colombienne: un éboulement avait coupé la route vers le nord et provoquait plusieurs heures d'embouteillage, menaçant même de bloquer complètement le sud du pays. Au même moment, un bruit très aigu nous inquiétait dans Oscar. Nous l'avons d'abord pris pour une courroie qui crissait, avant de comprendre, non sans en rire jaune, qu'il s'agissait tout simplement du chant étourdissant des cigales à l'extérieur.
Très vite après l'entrée dans le pays, nous avons fait un détour vers Silvia, près de Popayán, afin de rendre visite à Kika et Anwar, une famille franco-marocaine tenant un camping-auberge devenu, comme celui de Hans de l'autre côté de la frontière, une sorte de point de référence pour les voyageurs motorisés traversant les Amériques. Kika, en particulier, connaissait probablement mieux que quiconque les subtilités administratives, douanières et routières du continent.
Nous étions déjà en contact avec elle par les réseaux, et la rencontre fut immédiatement chaleureuse. Nous étions presque les seuls voyageurs de passage à ce moment-là, ce qui nous permit de passer quelques jours très personnels avec Kika, Anwar et leur famille. Cette halte nous donna aussi l'occasion de découvrir les marchés de Silvia, au cœur du territoire des Misak, population autochtone très attachée à ses traditions, à ses costumes, à sa cuisine et à une forme de dignité collective qu'on sent encore très vivante.









Après Silvia et Popayán, nous avons quitté provisoirement l'axe principal pour aller voir le désert de Tatacoa. Nous hésitions un peu, car les échos que nous en avions étaient contrastés. Finalement, nous avons été contents d'y aller. Ce n'est évidemment pas un désert immense, surtout comparé à ceux que nous avions déjà traversés ailleurs dans le monde, mais c'est une curiosité géographique très harmonieuse, faite de petites formations ravinées, de couleurs rouges et grises, et d'une lumière qui lui donne beaucoup de charme.




Comme nous n'étions pas très loin, nous sommes également allés jusqu'à San Agustín, l'un des grands sites archéologiques précolombiens de Colombie. Il ne s'agit pas d'un site maya, mais d'un ensemble funéraire et sculptural propre à la culture de San Agustín, célèbre pour ses statues de pierre et ses monuments mégalithiques. Nous n'en avons pas fait l'étape la plus marquante du pays, mais elle ajoutait une dimension historique intéressante à cette première traversée du sud colombien.


Ce détour nous a également amenés à traverser plusieurs zones de montagne. Plus généralement, notre itinéraire en Colombie ne fut pas une simple montée du sud vers le nord. Nous avons souvent zigzagué d'est en ouest, parce que nous avons rapidement décidé de donner plus de temps au pays afin de le visiter plus en profondeur.
La zone cafetière et l'immobilisation de Manizales
Après Cali, nous avons rejoint la zone cafetière, notamment autour d'Armenia, où Sandrine et Vincent possédaient une finca. Ils nous ont expliqué leur manière de produire du café biologique, ainsi que les nombreuses difficultés pratiques et économiques auxquelles se heurte ce type d'exploitation. Nous en avons d'ailleurs tiré une vidéo YouTube pour ceux qui voudraient approfondir.
La région est aussi connue pour ses villages touristiques très soignés, en particulier Filandia et Salento, avec leurs façades colorées, leurs jolies boutiques et leur atmosphère de carte postale. De là, nous sommes allés visiter la vallée de Cocora, célèbre pour ses palmiers de cire parmi les plus hauts du monde. Le site est effectivement très beau, et les pentes couvertes de palmiers donnent à la montagne une silhouette immédiatement reconnaissable.



Notre aventure colombienne principale s'est pourtant jouée à Manizales. Le jour où nous devions quitter le petit camping-auberge où nous nous trouvions, Oscar s'est arrêté presque au moment de partir. Nous avons compris que l'une des deux courroies de distribution du LT venait de casser. La chance, si l'on peut dire, est que nous étions encore tout près du camping. Nous avons pu rentrer en marche arrière en poussant le véhicule et nous installer pour une immobilisation que nous imaginions d'abord brève, mais qui allait durer deux semaines.
Le mécanicien fut trouvé sans trop de difficulté, et j'ai même réussi à participer un peu à la réparation. Le problème venait surtout de la pièce elle-même, une courroie assez rare dans sa dimension. Elle dut être commandée puis envoyée de France par DHL, avec toute une série d'envois ratés, de délais postaux, de dédouanement et d'attente. Après avoir déjà perdu plusieurs jours à Ibarra le mois précédent, cette nouvelle immobilisation nous agaçait franchement, même si elle nous offrait aussi un repos forcé.
Le jeune Vénézuélien qui tenait le camping avec son épouse s'est montré d'une aide remarquable. Il m'a accompagné dans une quantité invraisemblable de magasins de courroies à Manizales pour tenter de trouver une solution locale, sans succès, puis il m'a mis en relation avec les taxis et les mécaniciens dont nous avions besoin. Depuis cet épisode, j'ai toujours conservé plusieurs exemplaires de cette courroie dans Oscar, et elle n'a plus jamais cassé.
Le lieu où nous étions bloqués avait au moins une compensation: le camping voisinait avec l'Hacienda Venecia, une finca-hôtel beaucoup plus haut de gamme, dont nous pouvions utiliser la très belle piscine. Nous avons aussi profité de cette attente pour observer les oiseaux présents sur place, puis pour réserver une journée à la Tinamú Birding Nature Reserve, accessible en taxi depuis Manizales.
Cette sortie nous a rappelé Mindo, en Équateur, même si nous avons trouvé l'expérience un peu moins forte. Les observations furent malgré tout nombreuses, et les photographies très réussies. La Colombie, plus encore que nous ne l'avions compris jusque-là, est un pays exceptionnel pour les oiseaux.












Jardín, Jericó et le meilleur art de vivre colombien
Après Manizales, nous sommes allés visiter les villages de Jericó et Jardín. Nous n'avons que du bien à en dire. Ce sont des lieux magnifiques, mais ce qui nous a surtout frappés tient à leur art de vivre: les vieux et les jeunes qui se mélangent sur la place centrale, les chevaux qui passent encore naturellement dans les rues, les cafés, les pâtisseries, les conversations, les façades colorées et une manière d'habiter le temps qui nous a semblé tout simplement magnifique.
Il ne s'agit pas seulement de villages coquets. On y sent une culture locale vivante, conservatrice au bon sens du terme, attachée aux usages anciens mais pas fermée à l'expression artistique. Les librairies, les petites galeries, l'intérêt pour la peinture et les avant-gardes, même sans grands moyens, ajoutent à l'ensemble une dimension culturelle très agréable. Pour être honnêtes, nous avons encore préféré Jardín et Jericó à Salento ou même la très préservée Pijao, pourtant déjà très jolis.





Jardín possède en plus un trésor naturel: la possibilité d'observer facilement le coq-de-roche andin. Nous l'avions d'abord cherché sans grand succès le long de routes extérieures pourtant recommandées. Finalement, c'est presque dans le village, dans le jardin d'un particulier dominant un cours d'eau escarpé, que nous avons trouvé le meilleur point d'observation. Plusieurs mâles venaient y nicher ou y effectuer leur parade, dans des conditions photographiques uniques au monde.





Nous avons ensuite fait un passage rapide à Medellín. La ville nous a frappés par son côté presque science-fiction, en tout cas dans les quartiers que nous avons traversés: cafés branchés, paiements en cryptomonnaies, prix élevés, cosmopolitisme étrange, présence perceptible de la drogue, impression d'une ville se projetant brutalement dans le futur. Ce n'était pas vraiment notre monde, mais l'expérience avait quelque chose de surprenant.
De Medellín, nous avons poursuivi vers Guatapé et le rocher del Peñol, immense monolithe que l'on gravit par plusieurs centaines de marches. Le site est connu, touristique, mais spectaculaire. L'ascension se justifie par le panorama sur les eaux découpées du lac, même si nous l'avons vécu davantage comme une étape curieuse que comme l'un des grands moments du pays.
Les rencontres des plaines
À partir de là, nous avons pris une direction beaucoup moins classique: les Llanos, les grandes plaines orientales de Colombie. Cette étape nous avait été recommandée avec insistance par Héloïse et sa famille, rencontrées à Finca Sommerwind, qui voyagent sous le nom de L'Artiste et le Cuisinier. Leur conseil était simple: si nous devions faire une seule chose originale en Colombie, il fallait aller découvrir la culture llanera.
Nous sommes donc allés jusqu'à Yopal puis vers San Luis de Palenque, dans un monde très différent des montagnes, des villages colorés et de la zone cafetière. Les Llanos évoquent à la fois les gauchos argentins et les cow-boys nord-américains, mais dans un environnement de plaines basses, humides, écrasées de soleil, traversées de marécages, d'averses et de grands espaces d'élevage. On y vit à cheval, en musique, avec une culture très particulière de la chanson, du bétail et de la plaine.




Nous y avons passé quelques jours à découvrir cette culture, notamment à cheval, au milieu des capybaras et des oiseaux dispersés dans les zones humides. Des exploitations traditionnelles tentent de s'ouvrir progressivement au tourisme, sans devenir pour autant des éco-villages artificiels. Elles permettent surtout de comprendre de l'intérieur un mode de vie rural encore très particulier.
Avant San Luis de Palenque, nous avions été accueillis chez Willy Pinzón, contacté par l'intermédiaire d'amis d'amis, sans doute grâce au réseau de Sandrine et Vincent. Il nous a reçus dans sa petite ferme, où il vit avec sa femme, quelques vaches et des animaux de basse-cour. La simplicité et la chaleur de cet accueil en ont fait immédiatement l'une des très belles rencontres du pays, et même du voyage en général.
Barichara, Mompox et la route vers La Guajira
Après cette excursion dans les Llanos, nous avons repris une route plus classique vers le nord, en passant par Barichara puis par Mompox, ou plus exactement Santa Cruz de Mompox. Les deux villes font partie des plus beaux villages de Colombie, et cette réputation est justifiée. L'architecture y est homogène, les places, les églises, les façades et les ruelles composent un ensemble extrêmement soigné.
Barichara nous a paru plus cossue, plus restaurée, sans doute aussi plus aidée par l'argent public et la réputation de village modèle. Mompox, au contraire, donne davantage le sentiment d'une ville ancienne, presque fluviale, l'un de ces premiers points d'ancrage de la présence espagnole sur le continent. Nous y avons surtout été écrasés de soleil, ce qui n'enlève rien à la beauté du lieu mais colore très fortement le souvenir que nous en gardons.
L'itinéraire le plus simple aurait alors été de rejoindre directement Carthagène, mais Markus, que nous avions croisé plusieurs fois, notamment à Finca Sommerwind, nous avait vivement conseillé d'aller jusqu'à La Guajira. Nous avons donc fait ce grand détour vers la péninsule la plus septentrionale de l'Amérique du Sud, autour de Cabo de la Vela.
La Guajira est un désert particulier, habité par des populations vivant dans des conditions manifestement difficiles. Sur les pistes, de nombreux habitants, souvent des enfants, tendent des cordes ou des chaînes pour réclamer un paiement aux véhicules de passage. Cela n'a évidemment aucune valeur légale, mais chacun se retrouve obligé de choisir entre payer, donner volontairement quelque chose, négocier, forcer le passage ou refuser d'encourager le système. L'expérience est ambivalente, pas très agréable, mais elle dit aussi quelque chose de la pauvreté et du désœuvrement d'une région très isolée.
Le contraste est d'autant plus frappant que, quelques kilomètres plus loin, apparaissent des camps de kitesurf, de windsurf ou de sports de glisse, installés de loin en loin sur des plages immenses, chaudes, ventées, rectilignes, où la mer reste relativement plate. La zone est réputée pour cela, et l'on comprend pourquoi. Mais il est curieux de voir ces enclaves de loisirs dans un environnement par ailleurs désertique, rude et socialement pauvre.
Sur le plan des paysages, en revanche, La Guajira est remarquable. Tout y est dépouillé, brutal, presque sans végétation. La force de la lumière, la sécheresse minérale, les plages immenses et la présence d'Oscar dans ces espaces vides nous ont laissé une impression forte, très différente de la Colombie andine et verte que nous avions traversée auparavant.
Retour vers la côte caraïbe et attente à Carthagène
De La Guajira, notre plan était simple: rejoindre le Panama voisin. Sur la carte, la distance semble courte. En réalité, le Darién Gap rend toute traversée terrestre impossible pour des voyageurs raisonnables. Il n'y a pas de route praticable et officielle reliant la Colombie au Panama, les pistes sont dangereuses, les zones concernées relèvent de la contrebande ou de trafics divers, et aucun poste de frontière ne permet de passer légalement. Comme tous les voyageurs motorisés, nous devions donc expédier Oscar par bateau de Carthagène vers Colón.
En revenant de La Guajira vers Carthagène, nous sommes passés par des lieux plus touristiques mais agréables, notamment Palomino. Nous n'étions pas installés dans le village même, devenu très fréquenté, mais un peu à l'écart, dans un très beau camping qui nous convenait beaucoup mieux.
Nous avons aussi visité le parc national Tayrona, d'où l'on devine les sommets de la Sierra Nevada de Santa Marta et, depuis certaines routes, le Pico Cristóbal Colón, plus haut sommet de Colombie. Surtout, nous sommes allés à Minca, village de montagne réputé pour l'observation des oiseaux. C'est là que nous avons découvert l'application Merlin, qui permet d'identifier les oiseaux, et que nous avons ensuite beaucoup utilisée.
À Carthagène, nous avions réservé le bateau depuis longtemps, mais il fallait encore préciser la date exacte et rencontrer le transitaire. L'expédition d'un véhicule de Carthagène vers le Panama, même si la distance est courte, ressemble administrativement à une traversée transocéanique. Les démarches sont lourdes, les horaires peuvent bouger, et il faut accepter de redevenir piéton ou backpacker pendant quelques jours.
Comme il nous restait un peu de temps avant le départ, nous sommes allés le passer à Rincón del Mar, petite ville côtière tranquille qui nous a servi de base pour découvrir l'archipel de San Bernardo, notamment Tintipán et Múcura. Nous avons aussi pu observer nos premiers paresseux en liberté, dans une zone naturelle où ils viennent sans être enfermés.



Dans l'archipel de San Bernardo, nous avons également vu Santa Cruz del Islote, minuscule île réputée pour être l'une des plus densément peuplées du monde. Elle ressemble, par certains aspects, à une version très modeste et précaire de Malé aux Maldives: toute la surface disponible est couverte de maisons, de cabanes et de toits de tôle, jusqu'à faire disparaître presque entièrement l'idée même de sol libre.
Enfin, nous sommes retournés à Carthagène. C'est une ville extrêmement touristique, mais sa vieille ville coloniale est très belle. Nous n'y serions sans doute pas allés sans l'obligation d'y passer pour l'envoi du véhicule, mais nous nous sommes finalement laissés prendre au jeu: restaurants, promenades, ruelles, façades, chaleur, attente administrative et quelques jours de vie de touristes presque ordinaires. Puis le moment est venu d'expédier Oscar vers le Panama et de quitter la Colombie.






Les "J'aime / J'aime pas" de Manu en Colombie
J'ai aimé
- La diversité étonnante du pays, capable de passer en quelques jours des Andes aux Llanos, de la zone cafetière au désert de La Guajira, puis à la côte caraïbe ++
- Les villages de Jardín et Jericó, sans doute parmi les plus beaux exemples d'art de vivre rencontrés en Amérique du Sud +++
- L'observation exceptionnelle des coqs-de-roche à Jardín +++
- La vallée de Cocora et ses palmiers de cire, très touristique mais effectivement unique en son genre +
- La halte chez Kika et Anwar près de Silvia, lieu de passage utile et chaleureux pour les voyageurs au long cours +
- La découverte du peuple Misak autour de Silvia, avec ses costumes, ses marchés et son attachement visible à la tradition +
- Les oiseaux autour de Manizales et la journée à Tinamú Birding Nature Reserve +
- Le détour par les Llanos, très différent du reste du pays et beaucoup moins fréquenté par les voyageurs ++
- L'accueil de Willy Pinzón, l'une des belles rencontres humaines du voyage ++
- Les paysages bruts et minéraux de La Guajira ++
- Les premiers paresseux observés en liberté près de Rincón del Mar +
- La vieille ville de Carthagène, très touristique mais objectivement magnifique +
J'ai moins aimé
- La lourdeur administrative au moment de quitter l'Équateur et d'entrer en Colombie -
- L'éboulement et les longues attentes sur la route juste après la frontière -
- La rupture de courroie à Manizales, grosse tuile mécanique du pays, puis les délais d'envoi, de dédouanement et de réception de la pièce DHL --
- Le côté très branché, l'atmosphère de malaise cosmopolite et vaguement futuriste de certains quartiers de Medellín, assez éloigné de ce que nous cherchions -
- Les barrages improvisés et demandes d'argent sur les pistes de La Guajira, symptôme désagréable d'une misère locale réelle --
Si c'était à refaire
- Nous garderions beaucoup de temps pour Jardín, Jericó, les oiseaux et les Llanos, qui correspondent le mieux à ce que nous avons aimé en Colombie.
- Nous prévoirions dès le départ davantage de marge mécanique et logistique, surtout avant une expédition maritime aussi lourde que celle de Carthagène vers Panama.
- Nous éviterions de nous laisser enfermer dans les seules étapes les plus connues du pays, parfois belles mais souvent trop touristiques.
- Nous conserverions le détour par La Guajira, malgré son inconfort social, parce que ses paysages font partie des images fortes du pays.
- Nous accorderions encore plus de temps à l'observation des oiseaux, qui s'est révélée l'un des grands plaisirs inattendus de la Colombie.
