Impressions du Kazakhstan
Steppes, Mangystau, mer d'Aral, Baïkonour et longues routes d'Asie centrale
Le Kazakhstan fut pour nous le pays de l'espace. Non pas seulement parce qu'il est immense, ce que n'importe quel atlas suffit à montrer, mais parce que cette immensité se sent physiquement à chaque étape : dans les routes interminables, dans les pistes qui s'effacent dans la steppe, dans les villages séparés par des centaines de kilomètres, dans les troupeaux laissés libres, dans le vent, dans la poussière, dans cette manière qu'a le paysage de ne jamais vraiment se refermer.
Depuis longtemps, en regardant les cartes d'Asie, j'avais été frappé par la position du Kazakhstan. Au nord, l'immense masse russe ; au sud-est, la Chine ; plus loin, la Mongolie, presque symétrique, comme un autre grand pays de steppe posé de l'autre côté du continent. Le Kazakhstan et la Mongolie ne se touchent pas, mais ils s'approchent d'assez près pour que quatre des plus grands pays du monde se trouvent presque réunis dans une même zone frontalière. Cette configuration géographique m'avait toujours intrigué.
Nous n'avons finalement pas poussé jusqu'en Mongolie. Nous nous étions dit que le Kirghizistan jouerait pour nous le rôle d'une petite Mongolie, et le Kazakhstan, d'une autre manière, allait lui aussi remplir cette fonction imaginaire. On n'y trouve pas exactement les mêmes paysages : les steppes kazakhes sont souvent plus sèches, moins vallonnées, plus basses, plus désertiques. Mais on y retrouve quelque chose de l'idée que l'on se fait de l'Asie continentale : des distances très longues, des horizons nus, des pistes incertaines, dont la monotonie ne s'entrecoupe que de la présence brute d'un rapace.
La liberté y est très concrète. Les chevaux, les chameaux, les dromadaires, les moutons, les ânes circulent sans clôtures visibles. Ils ont évidemment des propriétaires, mais pour le voyageur, ils semblent d'abord appartenir au paysage. Dans un pays pareil, clôturer tout l'espace serait absurde. Les limites ne viennent pas tellement de la loi ou de la propriété, mais de l'eau, de la nourriture, du climat, de la fatigue et de la distance. Ce n'est pas parce que la vie paraît libre qu'elle est facile.





Le Kazakhstan ne fut pas pour nous une destination animalière au sens africain du terme. Pourtant, les animaux y étaient présents : chevaux, chameaux, dromadaires, petits mammifères, lézards et rapaces, tous pris dans la dure liberté offerte par une nature à l'état brut.
Trois jours de Russie avant la steppe
Nous sommes entrés au Kazakhstan après avoir passé trois jours en Russie. Ce passage russe fut bref, mais il mérite d'être évoqué ici, car il formait une sorte de prélude à notre arrivée dans les steppes. Nous étions entrés par la route de Vladikavkaz, Grozny puis Astrakhan, donc par une Russie très particulière, traversant notamment les régions semi-autonomes de la Tchétchénie et du Daghestan.
Le passage de frontière avait été pénible. Les formalités russes, surtout pour les véhicules, furent longues, opaques, parfois presque vexatoires. Les agents nous faisaient attendre en pleine nuit sans explication claire. Le drone de nos amis a été confisqué de manière incompréhensible et injuste. Ce n'était pas de la violence, ni même une tentative d'extorsion : plutôt une manière bureaucratique et désagréable de rappeler que nous entrions dans un pays où l'administration ne cherche pas toujours à rendre les choses simples.
Une fois la frontière passée, l'atmosphère s'est nettement détendue. Nous avons peu interagi avec les habitants, mais ceux que nous avons croisés furent indifférents ou aimables. Nous étions là autour du 9 mai, jour où la Russie fête la victoire de 1945, et plus particulièrement en cette année 2025 qui marquait les 80 ans de cette commémoration. Les portraits de Staline, des soldats morts au combat, les décorations, les scènes de fête populaire donnaient à ce passage une tonalité étrange, à la fois historique, patriotique et pourtant aussi très familiale et bon enfant.
La route elle-même s'est révélée par endroits très belle. Nous traversions une floraison exceptionnelle, avec des champs de coquelicots et de fleurs qui rappelaient, d'une manière inattendue, le super bloom que nous avions connu un an plus tôt aux États-Unis. Puis le paysage s'est peu à peu desséché, les chameaux sont apparus, et nous avons basculé vers le Kazakhstan.
L'entrée au Kazakhstan
À peine arrivés, nous avons fait ce que l'on fait toujours dans un grand pays de transit : acheter une carte SIM, prendre de l'essence, vérifier l'itinéraire, recalculer les distances. Au Kazakhstan, les stations-service deviennent vite des repères essentiels. On ne sait jamais très bien quand se présentera la suivante, si elle sera fournie en gazole, ni dans quel état sera la route qui y mènera.
Nous étions alors en convoi avec plusieurs véhicules : Toto Pepitoy, Arnaud de Ranger Baroudeur, Julien et Émilie d'Ailleursland. Mais les envies, les rythmes et les priorités ne coïncidaient pas exactement. Très vite, les groupes se sont partiellement séparés (pour se reconstituer d'ailleurs plus loin, et à plusieurs reprises d'ailleurs, sur le mode de la rencontre imprévue). Nous avons continué avec Julien et Émilie vers une région qui allait devenir l'un des grands coups de cœur de toute notre traversée eurasiatique : le Mangystau.
Le détour du Mangystau
Le Mangystau nous avait été recommandé en Géorgie, pendant les jours d'attente sur les hauteurs de Tbilissi, alors que nous patientions pour obtenir notre visa russe. Plusieurs voyageurs nous en avaient parlé avec insistance, et Isabelle avait également vu passer des images ou des récits sur les réseaux sociaux. Tout semblait indiquer que la région valait le détour.
Le problème, c'est que ce détour était considérable. La route qui aurait permis de continuer directement vers l'Ouzbékistan était fermée, depuis des mois. Chaque semaine ou presque elle était supposée rouvrir incessamment, mais on sentait bien qu'on ne pouvait pas compter dessus (elle est d'ailleurs restée finalement fermée plusieurs années). Aller au Mangystau supposait donc ensuite de remonter, de contourner la mer d'Aral par le nord, puis de redescendre. Sur une carte, cela paraît presque raisonnable. Dans la réalité kazakhe, cela signifiait deux ou trois jours de route supplémentaires, parfois sur des pistes ou des routes très éprouvantes.
Nous avons pourtant décidé d'y aller. Cela a probablement été la meilleure décision de tout notre segment eurasiatique.
Depuis la route principale, après Atyrau et Dossor, nous avons pris vers le sud. Puis, près de Beineu, au lieu de poursuivre vers Aktau, nous avons bifurqué vers la steppe. La piste n'était pas techniquement très difficile, mais elle était longue, fatigante, parcourue d'ornières transversales, de cassures, de traces laissées par les camions. On roulait sans grande difficulté apparente, puis soudain apparaissait l'équivalent d'un ralentisseur inversé, capable de secouer violemment les suspensions.
La journée s'étirait. Julien et Émilie auraient volontiers arrêté plus tôt. Nous aussi, sans doute, mais je regardais la carte satellite et j'avais le sentiment que nous n'étions plus très loin du bord du plateau. Nous avons donc poussé encore un peu. Et nous avons bien fait.



Notre premier grand bivouac au Mangystau a donné immédiatement le ton : Oscar presque au bord du vide, personne autour, et la satisfaction d'avoir trouvé un lieu qui correspond exactement à notre manière de voyager.
Un parc national sans barrières
Nous sommes arrivés en fin de journée au bord d'un escarpement, avec une vue immense, magnifique, et la possibilité de nous installer là, seuls, sans gardien, sans barrière, sans panneau, sans parking aménagé, sans ranger pour nous dire où nous avions le droit de nous poser. C'était exactement ce que nous cherchons souvent en voyage : non pas l'absence de règles par goût du désordre, mais le sentiment d'être laissés libres de faire ce que nous pensions juste.
Aux États-Unis, nous avions admiré certains grands parcs, mais souvent (à l'exception des slot canyons) dans un cadre très organisé. Au Mangystau, nous retrouvions parfois des formes qui évoquaient l'Ouest américain : Grand Canyon, Capitol Reef, Zion, peut-être même certains paysages de Death Valley. Mais tout était gratuit, presque vide, et infiniment moins contrôlé. On pouvait avancer Oscar à quelques mètres du précipice, prendre un café, dîner, photographier le véhicule au coucher du soleil, puis repartir par une autre piste.
Je ne dirais pas que le Mangystau est objectivement plus beau que le Grand Canyon. Mais pour nous, il a été plus fort. Sans doute parce que nous l'avons vécu plus librement. Sans doute aussi parce que les formes, les couleurs et les dégradés nous convenaient davantage. Là où le Grand Canyon impressionne par l'immensité, le Mangystau nous touchait par l'harmonie de ses masses, par ses falaises blanches, ses plis, ses buttes et ses vallées minérales.
Bozzhyra, les formations voisines, les falaises de l'Ustyurt, les montagnes dites « Tiramisu » : les noms comptent moins que l'expérience. Nous n'avions pas l'impression de cocher des points de vue, mais de circuler dans un immense parc naturel abandonné à ceux qui prennent la peine d'y venir.




Le Mangystau a été notre Ouest américain kazakh : falaises, pistes, déserts blancs, reliefs sculptés, mais sans foule, sans barrières et presque sans médiation touristique.
Nous avons passé deux ou trois jours dans cette région, parfois seuls, parfois avec Julien et Émilie. L'un des épisodes les plus marquants a été notre descente au pied de l'escarpement. Nous savions qu'une piste existait : elle apparaissait sur OsmAnd, et elle était manifestement régulièrement empruntée. Mais une carte ne dit pas tout. Elle ne dit pas la pente exacte, la nature du sol, les passages ravinés, les sorties possibles, ni surtout la capacité réelle d'un véhicule à remonter.
Descendre est toujours plus facile que remonter. C'était cela, le risque. Une fois engagés en bas, il aurait fallu trouver une sortie adaptée à Oscar. Le petit Toyota 4x4 de Julien et Émilie, très capable pour son gabarit, n'aurait pas pu nous sortir d'une vraie difficulté. Il aurait pu nous aider ponctuellement, pas nous sauver d'une erreur d'itinéraire ou d'un manque d'adhérence sur une forte pente.
Nous avons donc avancé dans cette semi-improvisation qui caractérise souvent notre manière de voyager. Pas au hasard, mais sans certitude complète. Quand une piste paraissait trop incertaine, j'allais parfois reconnaître à pied, puis nous renoncions. À d'autres moments, nous acceptions de continuer. Le Mangystau se prêtait à cette forme d'exploration prudente, assez engagée pour donner du prix à l'expérience, mais sans nécessairement (au moins dans notre cas) être recherchée comme un exploit.
Nous sommes également allés jusqu'au sanctuaire souterrain de Beket-Ata. Le lieu lui-même ne nous a pas autant impressionnés que les paysages voisins, malgré sa réputation, mais il nous a permis d'observer une autre dimension du Kazakhstan : celle des pèlerinages, des visites familiales et des pratiques religieuses assidues qui continuent d'habiter ces espaces arides.
Nous avons fini par ressortir du côté des Tiramisu Mountains, après les avoir un moment cherchées sans succès du fait de l'imprécision des renseignements dont nous disposions, plus que satisfaits d'avoir réussi cette boucle. Le dernier bivouac s'est passé non loin de la route goudronnée, car la pluie commençait pour plusieurs jours par averses sporadiques. Oscar est franchement parti en glissade sur les dernières parties de piste, mais nous sommes parvenus à franchir sur son erre les principales flaques de boue fine. Dans l'ensemble, ce segment nous avait comblés. Il contenait exactement ce que nous aimons : une décision un peu risquée, une piste sauvage, un paysage exceptionnel, la possibilité de dormir au meilleur endroit et des lumières parfaites pour la photographie de début et de fin de journée.
À la station-service située à l'embranchement de la route, nous avons demandé confirmation : la frontière permettant de rejoindre directement l'Ouzbékistan était bien fermée. Cela aurait été tellement plus facile et logique de descendre vers Muynak par cette piste. Il a pourtant fallu nous résigner à remonter vers le nord pour contourner la mer d'Aral.
Vent de face et routes défoncées
Le Kazakhstan nous a alors rappelé qu'un grand pays se paie en kilomètres. Sur la carte, le Mangystau et la mer d'Aral semblent relativement proches. Dans la réalité, il a fallu remonter longtemps vers le nord-est, puis redescendre vers le sud-est, avec un vent presque toujours contraire. Dans un pays de steppe, comme en Mongolie ou en Patagonie, le vent n'est pas un détail. Il modifie la consommation, la fatigue, le bruit, la vitesse, l'humeur même.
Nous n'avons pas eu de chance. Nous sommes descendus contre le vent, puis remontés contre le vent, puis encore redescendus contre le vent. Il semblait tourner exactement au moment où il ne fallait pas. En Patagonie, nous avions été relativement épargnés. Au Kazakhstan, il nous a rattrapés.
Après Aktobe, la qualité de la route est parfois devenue catastrophique. Ce n'était pas toujours une mauvaise piste visible, où l'on sait d'emblée qu'il faut ralentir. C'était pire : une route qui semblait correcte, puis soudain d'énormes nids-de-poule capables de casser une suspension ou une jante. Il fallait les éviter en permanence, comme dans un vieux jeu vidéo, gauche, droite, droite, gauche, en jugeant très vite lesquels étaient franchissables et lesquels ne l'étaient pas.
La plupart du temps, on juge correctement. Puis, une fois de temps en temps, on tape beaucoup trop fort, et l'on se dit immédiatement que l'on vient peut-être d'abîmer quelque chose. La vitesse tombe alors à 20 ou 30 km/h sur de longues sections, parfois pendant des centaines de kilomètres. C'est l'une des grandes frustrations du Kazakhstan : on fait plus d'efforts qu'ailleurs, on se fatigue davantage, et pourtant la carte avance moins vite que prévu.
Aralsk et les touristes d'essai
Nous avons fini par atteindre Aralsk, ancienne ville portuaire désormais éloignée de l'eau, symbole bien connu du drame écologique de la mer d'Aral. Les vestiges visibles ne sont pas très spectaculaires. Il faut comprendre l'histoire du lieu, regarder les cartes anciennes, mesurer le recul des rives, se documenter sur les politiques d'irrigation soviétiques et leurs conséquences pour saisir l'ampleur du désastre.
Sur place, pourtant, notre souvenir principal n'a pas été écologique, mais humain. Nous sommes tombés par hasard sur une sorte de répétition générale organisée pour développer l'écotourisme local. Stands culinaires, vêtements traditionnels, chants, danses, présentations officielles : tout était prêt, sauf les touristes. Nous sommes donc devenus, malgré nous, les touristes zéro, les visiteurs tests.
Les participants voulaient nous photographier, nous montrer leurs stands, nous faire goûter, nous expliquer. Nous étions arrivés là presque par accident, et nous nous retrouvions intégrés à une mise en scène touristique encore sans public. La situation était touchante et assez drôle.



Autour d'Aralsk, la mer d'Aral était moins spectaculaire que son histoire. La scène la plus vive a finalement été cette répétition touristique où nous sommes devenus, par hasard, les premiers visiteurs disponibles. Autre élément culturel très présent dans notre parcours : les cimetières, derrière lesquels nous avons souvent bivouaqué à l'abri du vent de la steppe.
Nous avons même été invités dans le centre officiel des voyageurs, flambant neuf, où des représentants du tourisme local nous ont reçus avec cette générosité très centre-asiatique : bonbons, gâteaux, boissons, petites attentions, table dressée. Puis, de manière totalement inattendue, on m'a demandé de dire les grâces avant de commencer.
La situation était délicate. J'étais un Français, potentiellement infidèle, invité à improviser une bénédiction en anglais, dans un pays culturellement musulman, devant des Kazakhs qui avaient simplement voulu nous honorer. Je ne savais pas vraiment quoi dire. J'ai donc prononcé quelques remerciements généraux, suffisamment vagues pour convenir à tout le monde, et la scène s'est poursuivie sans difficulté.
Ces moments incongrus comptent beaucoup dans un voyage. Ils ne disent pas tout d'un pays, mais ils le rendent vivant. Le Kazakhstan, que nous avions surtout traversé comme un espace, devenait soudain un lieu d'accueil, d'efforts touristiques naissants, de curiosité réciproque et de malentendus bienveillants.
Baïkonour, côté soviétique de l'espace
En continuant vers le sud, nous avons remarqué que notre route passait non loin de Baïkonour. Il était impossible pour nous de ne pas nous y arrêter. Après Vandenberg en Californie, après le Space Center Houston, après la Silicon Valley et les musées américains de l'espace ou de l'informatique, Baïkonour formait une sorte de pendant soviétique à un autre fil de notre voyage : celui des grandes aventures technologiques du XXe siècle.
Le lieu n'a pas la scénographie américaine. On ne visite pas librement les installations, on n'y trouve pas cette manière très efficace de transformer une réussite nationale en parcours muséal. Baïkonour reste plus industriel, plus militaire, plus fermé, plus soviétique dans son apparence et dans son rapport au visiteur.
Mais cette distance fait aussi partie de son intérêt. Voir les fusées, les silhouettes techniques et les installations au coucher du soleil, dans cette lumière rougeoyante de steppe, donnait au lieu une force particulière. Ce n'était pas une visite complète, mais un arrêt symbolique : quelques images, quelques objets, et le sentiment de toucher de loin à l'histoire de la conquête spatiale.



Baïkonour ne se donne pas au visiteur comme les sites spatiaux américains. Mais cette opacité même, jointe au coucher du soleil sur les fusées, convenait assez bien à ce symbole soviétique de la conquête spatiale.
Turkestan, l'eau et la mythologie turcique
Avant Shymkent, nous avons fait une halte importante à Turkestan. Après tant de steppe, de poussière, de routes défoncées et d'espaces arides, Turkestan introduisait une rupture nette : une grande esplanade, des bâtiments religieux, des bibliothèques, des coupoles, des jardins, des fontaines et des jets d'eau.
Cette présence de l'eau était frappante. Dans un pays où l'aridité reste partout perceptible, dans une région marquée par le drame de la mer d'Aral, voir autant d'eau circuler, jaillir, décorer et rafraîchir l'espace public produisait une impression presque paradoxale. Ce n'était pas exactement une oasis, mais il y avait quelque chose d'une opulence aquatique, rendue plus visible encore par les palmiers, les jardins et les grands volumes minéraux qui l'entouraient.
Turkestan occupe aussi une place importante dans l'imaginaire kazakh et plus largement turcique. La ville renvoie à cette profondeur historique de l'Asie centrale, aux populations turques, aux circulations d'est en ouest, aux invasions, aux empires, aux recompositions successives qui ont relié les confins de la Chine, de la Mongolie, du Kazakhstan, de l'Iran, de la Russie et de l'Anatolie.
On comprend mieux, dans une ville comme celle-là, pourquoi la Turquie contemporaine cherche à entretenir des liens symboliques et diplomatiques avec les peuples turciques d'Asie centrale, liens visibles notamment au travers du financement (et donc du contenu muséographique) des nombreux mausolées somptueux qui jalonnent la route, par exemple celui de Korkyt Ata. La filiation est en partie culturelle, linguistique, politique, parfois mythologique aussi. Les Turcs sont très largement anatoliens par leur histoire biologique (cela est désormais prouvé par les études paléogénétiques), mais leur imaginaire national aime se représenter une origine plus orientale, plus conquérante, venue des steppes et des confins de l'Asie. Turkestan appartient pleinement à cette géographie mentale.
Turkestan a apporté une rupture très nette dans notre traversée kazakhe : monuments majestueux, esplanades, jardins, fontaines et rappel de la profondeur turcique de l'Asie centrale.
Shymkent et la fin de la grande traversée
Nous avons ensuite poursuivi jusqu'à Shymkent, grande ville à l'allure plus soviétoïde, avec ses avenues larges, ses statues, ses bâtiments massifs, son impression de puissance un peu administrative. Après les steppes, les pistes et les sanctuaires, cette urbanité donnait une autre image du Kazakhstan : celle d'un pays moderne, minier, industriel, étatique, marqué par l'héritage soviétique mais déjà tourné vers sa propre construction nationale.
Et puis, presque soudainement, notre traversée kazakhe a été terminée. Nous avions passé plusieurs jours à rouler, parfois lentement, parfois péniblement, parfois dans des paysages exceptionnels, mais nous n'avions jamais vraiment cessé d'être en transit. C'est l'une des ambiguïtés de ce pays pour nous. Nous l'avons beaucoup traversé, nous l'avons admiré, nous avons vécu au Mangystau l'un des plus beaux moments d'Asie centrale, mais nous ne nous sommes jamais durablement arrêtés dans la société kazakhe.
Le Kazakhstan a donc été à la fois un immense pays et un passage. Trop lent quand il fallait subir les pistes, le vent et les nids-de-poule ; trop rapide quand il aurait fallu prendre le temps de comprendre les gens, les villes, les langues, les héritages. Nous en gardons une impression forte, mais incomplète.
En entrant ensuite en Ouzbékistan, puis en poursuivant vers le Tadjikistan et le Kirghizistan, nous allions changer de rythme. Les frontières devenaient plus découpées, les centres d'intérêt plus proches, les paysages plus variés sur de courtes distances. Après la grande course kazakhe, nous avions le sentiment d'arriver dans une Asie centrale plus dense et plus complexe.
Mais le Kazakhstan avait joué son rôle. Il nous avait donné l'espace avant les monuments, les falaises avant les mosquées, les pistes avant les villes, la liberté avant la densité. Et surtout, il nous avait offert le Mangystau, qui suffit à lui seul à donner à ce pays une place particulière dans notre voyage.
Les « J'aime / J'aime pas » de Manu au Kazakhstan
J'ai aimé
- L'immensité du pays, non comme abstraction géographique, mais comme expérience physique de la distance +
- Les animaux libres dans la steppe : chevaux, chameaux, dromadaires, moutons, rapaces, petits mammifères +
- Le Mangystau, probablement notre plus grand coup de cœur naturel de toute cette séquence eurasiatique +++
- La possibilité de bivouaquer au bord des falaises, sans barrière, sans contrôle, avec Oscar au meilleur endroit possible ++
- Les Tiramisu Mountains et les reliefs blancs, colorés, presque extraterrestres du Mangystau ++
- L'accueil inattendu à Aralsk, où nous avons été transformés en touristes d'essai lors d'une répétition touristique +
- Baïkonour, pour sa valeur symbolique dans l'histoire spatiale soviétique +
- Turkestan, pour ses monuments, ses jardins, ses fontaines et sa place dans l'imaginaire turcique +
J'ai moins aimé
- Les distances considérables, surtout lorsqu'elles s'ajoutent à l'obligation de contourner la mer d'Aral par le nord -
- Le vent presque toujours contraire, particulièrement pénible dans un pays de steppe -
- Les routes défoncées après Aktobe, avec des nids-de-poule capables d'imposer 20 ou 30 km/h sur de très longues distances --
- La frustration de ne pas pouvoir passer directement du Mangystau vers Muynak et l'Ouzbékistan --
- Le fait d'avoir finalement peu fréquenté les Kazakhs, en dehors de quelques scènes fortes mais ponctuelles -
J'ai remarqué
- Le Kazakhstan donne une impression de liberté très différente de celle des pays occidentaux. Elle vient moins d'un discours politique que de l'espace lui-même, de l'absence de clôtures et de la nécessité de se débrouiller.
- Le Mangystau ressemble parfois à un condensé de l'Ouest américain, mais avec une fréquentation beaucoup plus faible et une régulation presque inexistante. Cela transforme complètement l'expérience du paysage.
- Les cartes sont trompeuses au Kazakhstan. Deux points qui semblent proches peuvent demander plusieurs jours de route si les pistes sont fermées, si les routes sont mauvaises ou si le vent se met de la partie.
- La mer d'Aral est plus forte comme histoire que comme spectacle immédiat. Sur place, il faut beaucoup savoir pour vraiment comprendre ce qui a disparu.
- Baïkonour montre une autre manière de traiter la mémoire technologique : beaucoup moins visitable, moins scénarisée, plus fermée que les sites américains, mais justement très cohérente avec son héritage soviétique.
- Turkestan rappelle que le Kazakhstan n'est pas seulement un pays de steppe et de pétrole, mais aussi un lieu central de l'histoire turcique, religieuse et politique de l'Asie centrale.
Si c'était à refaire
- Je retournerais sans hésiter au Mangystau, en lui consacrant davantage de temps.
- Je prévoirais plus de marge pour les routes kazakhes, car les distances réelles ne se mesurent pas seulement en kilomètres, mais en vent, en revêtement, en fatigue et en possibilités de ravitaillement.
- Je ralentirais un peu le rythme de manière à pouvoir bivouaquer longuement et m'imprégner de l'ambiance entêtante de la steppe.
