L'autre retour
La clé d'un récit transformé
Lorsqu'Isabelle et moi sommes rentrés en France à l'été 2025, nous pensions simplement marquer une pause, comme nous l'avions fait à chacune des cinq saisons précédentes. Oscar est alors resté sur le parking de l'aéroport de Bichkek, où nous l'avions laissé en entreposage. Nous devions revenir quelques semaines plus tard pour achever notre voyage en traversant la Russie puis les pays nordiques avant de rentrer définitivement.
Le 23 juillet 2025, Isabelle a trouvé la mort dans un accident de la route, en Normandie, alors que nous ramenions nos petits-enfants après une semaine de vacances passée chez nous.
Pendant les semaines qui ont suivi, je ne me suis pas demandé si je devais continuer le voyage. D'abord, devant l'horreur de la situation, la douleur partagée avec tous, et l'intensité du deuil avec une épouse si fusionnelle, la question ne se posait évidemment pas. Puis, au bout de plusieurs semaines, une réflexion à commencer à poindre. Je commençais à me préoccuper de savoir si et comment notre histoire pourrait trouver une conclusion qui lui ressemble.
L'idée de repartir seul ne m'est pas apparue comme un défi, ni comme une manière de lutter contre le destin ou de prouver quoi que ce soit. Nul ne l'attendait de moi. Personne ne me l'a conseillé. Mais, à partir du moment où cette possibilité a germé en moi, elle s'est progressivement imposée avec une évidence que je n'ai plus jamais vraiment remise en question. Ce n'était pas une obligation morale. C'était une exigence de sens. J'avais le sentiment profond, existentiel, que notre aventure de vie ne devait pas s'arrêter ainsi.
Quelques semaines plus tard, j'ai donc repris donc l'avion pour le Kirghizistan. Oscar m'attendait exactement à l'endroit où nous l'avions laissé. Vu de l'extérieur, je repartais seul. Ce n'est pourtant jamais ainsi que je l'ai vécu.
Dans ce petit véhicule s'étaient accumulés six années de vie commune. Les objets d'Isabelle étaient encore là, ses vêtements, ses habitudes, des milliers de souvenirs. Mais sa présence allait bien au-delà. Je ne passais pas mon temps à me demander ce qu'elle aurait pensé ou décidé. Je la connaissais trop bien pour cela. Elle faisait désormais partie de mon propre regard sur le monde. Le voyage continuait autrement, mais il continuait avec elle, et plus qu'avec elle à côté de moi, avec elle cette fois à l'intérieur de moi.
Cette dernière étape a naturellement pris une signification différente. Les paysages existaient toujours, les rencontres aussi, mais ils ne constituaient plus l'essentiel de l'histoire, tout juste un décor sans grande importance. À plusieurs reprises, j'ai dispersé les cendres d'Isabelle dans quelques-uns des lieux que nous aurions plutôt dû découvrir ensemble. Je ne le faisais ni pour respecter un rituel social codifié, ni pour donner un sens mystique à sa disparition, bien que ces notions de ritualisation et de mysticisme ne soient pas non plus absentes de la démarche. Je le faisais, sans empressement ni gaucherie, sans emphase excessive non plus je crois, surtout parce que j'étais habité de la confiance dans le fait qu'il s'agissait à chaque instant du geste juste, parce que c'était conforme à la manière dont notre histoire pouvait conserver son unité. Je suis Leibnizien, et c'est une idée à laquelle je reviens souvent : il n'existe qu'une seule instance du meilleur des mondes possibles.
Lorsque je suis rentré en France par la Scandinavie, j'ai compris que notre voyage était arrivé à son terme nécessaire. Il ne s'était évidemment pas terminé comme nous l'avions imaginé. Pourtant, je n'ai jamais eu le sentiment d'avoir entrepris un nouveau voyage. J'avais simplement achevé celui que nous avions commencé ensemble, l'avant et l'après étaient les deux pièces d'une même médaille.
À partir de l'accident, le récit change naturellement de voix. Les pages qui précèdent ce moment racontent presque toujours un voyage vécu à deux. Les dernières relatent un itinéraire parcouru extérieurement par un seul voyageur. Mais cette distinction reste inexacte. Pour moi, le voyage ne s'est jamais divisé en deux histoires séparées. Il y a eu un avant et un après, bien sûr, mais l'ensemble appartient à la même histoire : celle que j'ai commencée avec la présence réelle d'Isabelle, et que j'ai fini par mener jusqu'à son terme avec sa présence idéelle. Il m'a semblé plus juste d'expliquer ici cette transition essentielle plutôt que de laisser le lecteur la découvrir implicitement au détour des pages consacrées aux derniers pays. Les circonstances de l'accident, le retour en Asie centrale, les derniers mois du voyage et le cheminement qui les a accompagnés sont en revanche racontés beaucoup plus longuement dans les vidéos réalisées à cette période. Le texte et l'image s'y complètent naturellement, chacun exprimant une part de cette histoire que l'autre ne pouvait restituer de la même manière.
