Impressions du Kirghizistan
Pays secret, montagnes, retour aux origines et passage du "nous" au "je"
Le Kirghizistan n'a pas seulement été un pays de notre voyage. Il en a été une fonction, au sens presque mathématique du terme : le point où notre vie de voyageurs avait commencé, celui où elle s'est suspendue, puis celui où elle a repris sous une forme différente.
En 2016, notre premier tour du monde avait commencé ici. Isabelle ne savait pas où nous partions. J'avais gardé la destination secrète jusqu'au bout, et elle l'avait découverte seulement en arrivant à l'aéroport de Bichkek, de manière imprévue, devant l'écran d'un distributeur de billets où venait de s'afficher : Welcome to Kyrgyzstan. Elle savait à peine situer le pays, pensait peut-être que nous allions vers la Mongolie, et cette ignorance joyeuse faisait partie du jeu. Pour nous, le Kirghizistan est donc d'abord resté le « pays secret ».
Neuf ans plus tard, nous y sommes revenus avec Oscar, après l'Afrique, les Amériques, et la traversée en provenance de l'Europe. C'est au Kirghizistan que s'est achevé le dernier segment de voyage d'Isabelle avant notre retour estival en France. C'est aussi là que, deux mois plus tard, j'ai repris seul la route. Cette page commence donc au « nous » et se termine au « je ». Je ne raconterai pas ici en détail les circonstances de cette rupture, développées séparément dans la page L'autre retour. Il faut simplement savoir que le Kirghizistan occupe, dans notre histoire, une place qui dépasse de beaucoup le simple intérêt géographique.
Le pays lui-même s'y prêtait pourtant très bien. Après les immensités plus horizontales du Kazakhstan et les villes historiques d'Ouzbékistan, après la traversée épique du Tadjikistan, le Kirghizistan nous a ramenés vers les pistes de terre, les pâturages d'altitude, les yourtes, les chevaux, les troupeaux et les nuages. Il n'y a pas eu ici beaucoup de monuments, peu de visites au sens touristique du terme, mais beaucoup de matière interprétative. Le Kirghizistan est un pays qu'on traverse moins par accumulation de sites que par immersion dans un monde à part entière.



Le Kirghizistan nous a immédiatement ramenés vers ce que nous aimons le plus dans le voyage : les pistes, l'altitude, les espaces ouverts et la sensation d'habiter provisoirement le paysage.
Vers le pic Lénine
Nous avons d'abord consacré deux jours à rejoindre la région du pic Lénine. Le sommet, qui culmine à 7134 mètres, n'est pas le point culminant du Kirghizistan, mais il reste l'un des grands noms du Pamir et l'une des montagnes les plus connues des alpinistes dans cette partie de l'Asie centrale.
La piste qui mène vers son camp de base traverse un paysage très singulier. Avant même l'entrée de la grande vallée glaciaire, on circule dans une sorte d'entrelacs de petits lacs, de collines douces, de replis herbeux et de cuvettes. Je ne connais pas exactement le mécanisme géomorphologique qui a produit cet ensemble, probablement lié à l'histoire glaciaire du secteur, aux moraines et aux eaux de fonte, mais le résultat est très harmonieux, plus coquet que véritablement grandiose.
Aucun de ces lacs, pris isolément, n'est vraiment spectaculaire. Ce sont souvent de petits plans d'eau, parfois discrets, parfois presque cachés par le relief. Mais leur répétition sur plusieurs dizaines de kilomètres donne au paysage une cohérence particulière. On avance de lac en lac, de bosse en bosse, jusqu'à voir s'ouvrir progressivement la vallée plus majestueuse qui mène vers le camp de base.
Le secteur est aussi devenu un lieu d'accueil semi-touristique. Les yourtes y servent à la fois aux pâturages d'été et à l'écotourisme qui se développe au Kirghizistan. On y croise des voyageurs venus marcher, monter à cheval, approcher la haute montagne sans nécessairement tenter l'ascension. Cela n'enlève pas tout caractère au lieu. Au contraire, l'ensemble conserve un équilibre assez juste entre vie pastorale, rudesse de l'altitude et organisation légère de l'accueil.
Cette petite expédition en direction du pic Lénine a été très réussie. Elle n'avait pas le caractère dramatique ou éprouvant de certaines pistes du Pamir tadjik, mais elle nous a offert une entrée splendide dans le Kirghizistan montagneux.




Vers le pic Lénine, le paysage ne frappe pas seulement par la haute montagne, mais par l'ensemble des petits lacs, des pâturages, des yourtes et des troupeaux qui composent une approche très progressive du Pamir kirghiz.
La rencontre avec les Lingot
En repartant vers l'intérieur du pays, nous savions déjà que nous devrions revenir à Bichkek une quinzaine de jours plus tard pour laisser Oscar en gardiennage et rentrer en France pendant l'été. Mais avant cela, une rencontre attendue depuis longtemps allait donner à cette traversée une dimension particulière.
Nous étions en contact depuis plusieurs mois avec la famille Lingot. Ils voyageaient eux aussi autour du monde dans un vieux Volkswagen LT, un LT31 de l'âge d'Oscar, avec un projet d'une ampleur comparable au nôtre : traversée des Amériques, retour par l'Asie, pistes difficiles, problèmes mécaniques, vidéos, photographies, choix d'itinéraires souvent proches. Nous savions qu'ils avaient notamment connu une traversée très périlleuse du Tibet. Nous avions échangé sur les véhicules, les routes, les contraintes administratives, les réparations possibles.
Nous avions déjà failli nous croiser beaucoup plus tôt, notamment vers Calgary, au Canada. Mais chacun avait poursuivi sa route. Eux étaient revenus par l'Asie. Nous étions remontés par les Amériques avant de rejoindre l'Asie centrale par l'autre côté. En entrant au Kirghizistan, nous avons réalisé qu'ils se trouvaient à quelques heures seulement de nous. Sans un message de vérification, nous aurions presque pu nous rencontrer par hasard.
Ce qui nous frappait surtout, ce n'était pas seulement de les voir enfin. C'était la géométrie de nos trajectoires. Vue de très loin, comme si l'on plaçait une caméra au-dessus du pôle Nord, la progression de nos deux véhicules aurait dessiné deux immenses arcs de cercle autour du globe. Nous étions partis chacun d'un côté, avions parcouru des moitiés presque symétriques de la planète, et nous finissions par nous rejoindre dans un endroit précis du Kirghizistan.
La rencontre a été immédiatement chaleureuse. Il n'y avait presque aucune barrière. Nous avons passé la première soirée ensemble autour d'un apéritif, avec cette impression étrange de reprendre une conversation déjà commencée plutôt que d'en ouvrir une nouvelle. Les itinéraires étaient différents, les épreuves aussi, mais leur nature était si proche qu'il suffisait de très peu de mots pour comprendre ce que l'autre racontait.
Il existe entre les voyageurs au long cours une forme de reconnaissance très particulière. Elle ne tient pas seulement au goût du voyage, mais à l'expérience concrète des mêmes incertitudes : les frontières, les garages, les pistes, les visas, les rencontres, les pannes, les fatigues, les décisions à prendre en situation d'urgence ou d'information partielle, les jours où tout fonctionne et ceux où tout semble se compliquer. Avec les Lingot, cette reconnaissance a été presque immédiate.

La rencontre avec les Lingot a donné à cette partie du Kirghizistan une valeur presque géométrique : deux vieux LT, deux trajectoires autour du monde, deux voyages parallèles qui se rejoignaient enfin.
Son-Koul et les arabesques des deux LT
Après cette rencontre, nous avons décidé de voyager quelques jours ensemble. Ce n'était pas notre habitude. Nous étions sociables volontiers, parfois même très heureux de passer une soirée avec d'autres voyageurs, mais nous aimions assez peu rouler durablement à plusieurs véhicules. Notre manière de voyager restait essentiellement celle d'un couple, avec ses rythmes, ses silences, ses décisions prises à deux, ses détours parfois incompréhensibles pour les autres.
Nous avions fait quelques exceptions, notamment avec Coco et Christian en Amérique du Nord, puis un peu avec Émilie et Julien dans le Mangystau. Avec les Lingot, l'exception s'imposait presque. D'abord parce que la rencontre avait une importance particulière dans l'histoire de nos deux véhicules. Ensuite parce que les circonstances s'y prêtaient : nous étions dans la même région, sur des itinéraires assez proches, avec des envies compatibles.
Nous avons donc roulé ensemble vers le lac Son-Koul, l'un des lieux les plus emblématiques du Kirghizistan. C'est un lac d'altitude, entouré de pâturages, de yourtes, de chevaux et de reliefs assez doux. Dans l'imaginaire du voyage au Kirghizistan, Son-Koul occupe une place presque obligatoire. Il concentre une image très lisible du pays : vastes herbages, ciel délavé, horizons ouverts, troupeaux, vie nomade et grand lac posé au milieu des montagnes.
Le lac n'est pas immense au point de devenir abstrait. On sent toujours ses rives, ses limites, les ondulations du relief qui l'entourent. C'est peut-être ce qui fait sa force. Il conserve une échelle humaine, tout en donnant au paysage une ampleur suffisante pour que le regard porte loin.
Les Lingot ont connu là un problème mécanique sérieux. Leur réservoir de carburant fuyait, et autour de Son-Koul, il n'existe évidemment pas de solution simple pour se ravitailler ou réparer rapidement. Avec Nicolas, nous avons improvisé une réparation à la soudure à froid, suffisante pour colmater la brèche et lui permettre de repartir jusqu'à une réparation plus solide. Ce n'était pas une grande scène d'atelier, mais ce type d'épisode résume assez bien le voyage au long cours : un problème concret, un endroit isolé, quelques outils, une solution provisoire, et la nécessité de continuer.
Pendant que les Lingot restaient un moment bloqués par cette fuite, Isabelle et moi avons poursuivi un peu seuls autour du lac. Nous n'en avons pas fait le tour complet. Nous avons commencé une boucle, puis nous sommes revenus en arrière. La partie nord-ouest nous a paru la plus belle, ou du moins la plus juste pour nous. Elle condensait davantage les éléments du paysage : le lac en contrebas, les yourtes, les chevaux, les pâturages et les lignes de crête. Son-Koul n'y était pas seulement un grand plan d'eau ; il devenait le centre d'une composition pastorale.
Mais l'image la plus forte de Son-Koul reste pour moi celle des deux vieux LT roulant ensemble sur les pistes de la rive ouest. Nicolas avait sorti son drone. Il filmait depuis le ciel pendant que je conduisais Oscar devant, Claire suivant au volant du deuxième LT. Isabelle était sur le toit d'Oscar, et les enfants de Claire et Nicolas avaient eux aussi grimpé sur le toit de leur véhicule. À faible vitesse, sur ces pistes ouvertes, les toits devenaient des plateformes d'observation et de sensations idéales.
Autour du lac, les pistes ne forment pas une ligne unique. Elles se divisent, se rejoignent, s'effacent parfois, deviennent trop molles ou trop incertaines, obligeant à rebrousser chemin ou à dessiner une large courbe pour retrouver un passage plus ferme. Nous avancions à vue. À chaque embranchement, je choisissais une direction sans disposer d'un plan général réellement fiable. Claire me suivait, à une distance inconstante de quelques mètres s'étirant parfois un peu, puis raccourcissant d'autant en fonction de la vitesse de chacun, et les deux véhicules inscrivaient peu à peu leur mouvement dans le sol.
Vus du ciel, les deux LT dessinaient des arabesques. Le mot me paraît difficile à remplacer. Il y avait là quelque chose de la boucle, de l'écriture, de la calligraphie, mais aussi de la trajectoire. Les pistes n'étaient ni totalement libres ni totalement imposées. Elles tenaient à la fois du hasard et de la nécessité : choisir à gauche ou à droite, contourner une zone plus molle, revenir, repartir, suivre l'autre véhicule, accepter ce que le terrain permettait.
Les plans fimés de la scène ne sont pas forcément parfaits au sens strictement esthétique. Le drone bouge parfois un peu brutalement, le cadrage n'a pas toujours la pureté d'une séquence entièrement préparée, la lumière du jour était un peu trop forte. Mais l'idée est magnifique. Elle dit quelque chose que le récit écrit peine parfois à saisir : la relation mystérieuse entre la forme extérieure du voyage, sa trace visible, son récit, et l'expérience vécue, toujours plus incertaine, plus improbable, plus secrète.
C'est pour cela que, lorsque je pense aujourd'hui au lac Son-Koul, je ne pense pas seulement à un beau lac d'altitude kirghiz. Je pense à ces deux véhicules venus de presque deux moitiés opposées du monde, roulant de conserve sur des pistes indéterminées, dessinant quelques boucles provisoires sur la rive ouest du lac. Dans ces arabesques, il y avait les trajectoires, la rencontre, la liberté, l'incertitude, et peut-être une partie de ce que le voyage avait encore de mystérieux à nous offrir.





Dernières images du Son-Koul.
Retour vers Kyzyl-Oï
Les Lingot ont ensuite poursuivi plus directement vers l'est puis vers Bichkek. De notre côté, nous voulions revenir par Kyzyl-Oï, une région que nous avions aimée en 2016. Ce choix n'avait rien d'impératif. Il relevait plutôt de cette logique de retour aux traces anciennes qui caractérisait déjà notre rapport au Kirghizistan. Nous n'étions pas seulement en train de découvrir un pays ; nous revenions dans un lieu où notre vie de voyageurs avait commencé.
Sur la route, nous avons aussi eu l'occasion de revoir une dernière fois Émilie et Julien. Eux rentraient vers la Suisse après avoir achevé leur voyage et allaient reprendre une vie professionnelle pour plusieurs années. Nous leur avons dit au revoir très simplement, comme on le fait entre voyageurs qui reconnaissent que les routes se séparent. Compte tenu de ce qui allait suivre, cet au revoir est devenu définitif, mais nous ne pouvions évidemment pas le savoir alors.
Il faut parfois résister à la tentation de donner rétrospectivement trop de poids aux scènes ordinaires. Sur le moment, cette séparation n'avait rien de solennel. Eux étaient sur le retour, nous aussi, d'une manière que nous n'imaginions pas encore. C'est seulement plus tard que cette coïncidence de trajectoires a pris une valeur différente.
La route de Kyzyl-Oï nous a ensuite ramenés vers les paysages de montagne que nous avions gardés en mémoire depuis 2016. Les pistes et les routes kirghizes n'ont pas présenté de difficulté majeure. Elles étaient parfois longues, lentes, fastidieuses, surtout avec Oscar, mais pas réellement dangereuses. Quand il faut franchir deux mille mètres de dénivelé, il faut simplement les franchir. Avec un vieux véhicule aménagé, cela prend des heures. Le voyage tient aussi à cette lenteur très matérielle.
Ce n'est pas forcément spectaculaire à raconter, mais c'est une part essentielle de l'expérience. La montagne impose son rythme. On monte, on descend, on surveille la température, on accepte les lacets, les camions, les troupeaux, les pauses nécessaires. Le Kirghizistan nous a demandé du temps plus que du courage.
Bichkek et la fin du voyage à deux
Nous sommes finalement arrivés à Bichkek. La ville n'a pas joué pour nous le rôle d'une grande capitale découverte avec curiosité. C'était plutôt un lieu pratique, une base de repos et de préparation. Il fallait organiser l'entreposage d'Oscar, prévoir le retour en France, régler quelques problèmes matériels et mécaniques.
Nous avons essayé de nous poser un peu. À Bichkek, ce n'est pas toujours simple lorsqu'on voyage en véhicule aménagé. Les lieux adaptés sont peu nombreux, souvent serrés, parfois peu agréables. Nous avons recroisé brièvement la route de Toto Pepitoy et Ranger Baroudeur dans une sorte d'auberge de jeunesse où les voyageurs se retrouvaient les uns contre les autres, sans beaucoup d'espace. Nous avons discuté un peu, puis nous nous sommes éloignés, chacun vers son propre point de chute. Cette étape-là s'est achevée un peu en queue de poisson, comme cela arrive parfois.
Il fallait surtout préparer Oscar. Nous avions des vibrations que j'attribuais alors à des supports moteur écrasés. Je pensais devoir les remplacer, mais je n'avais pas les pièces. J'ai donc trouvé à Bichkek un mécanicien russe prêt à entreprendre les travaux lorsque je reviendrais quelques mois plus tard avec les pièces rapportées de France. C'est effectivement ce qui s'est produit après l'été.
Pour le gardiennage, la solution la plus simple a été le parking de l'aéroport. Cela paraissait alors uniquement pratique. Le vol était le matin, nous voulions être à proximité, éviter toute incertitude, laisser Oscar dans un endroit identifiable. Nous avons donc choisi pour notre dernier bivouac un terrain situé à quelques kilomètres seulement des bâtiments de l'aéroport.
Le lieu n'avait aucun charme. C'était une sorte de bois clairsemé, entre steppe, terrain vague et bosquets poussiéreux. Quelques pistes partaient entre les arbres, sans mener à grand-chose. Il n'y avait presque personne, et c'était précisément ce que nous cherchions. Nous pouvions dormir là tranquillement, sans intérêt paysager particulier, mais avec la certitude d'être tout près d'Oscar, de l'aéroport et du départ.
Avec le recul, ce bivouac a pris une valeur que rien, sur place, ne laissait deviner. Le lendemain, nous avons finalement laissé Oscar sur le parking de l'aéroport de Bichkek. Il devait nous attendre quelques semaines, le temps de rentrer en France pour l'été, avant de reprendre la route vers l'Europe. Nous ne pouvions évidemment pas imaginer que ce parking deviendrait plus tard le point de départ d'un tout autre voyage.
Ce moment clôt la partie du Kirghizistan vécue à deux. Pour comprendre ce qui s'est ensuite produit, il faut se reporter à la page L'autre retour, mais aussi aux vidéos publiées sur notre chaîne YouTube, en particulier Notre dernier voyage, qui raconte l'état d'esprit de cette fin de segment, puis la première vidéo de reprise, tournée lorsque je suis revenu seul à Bichkek retrouver Oscar.
Reprendre Oscar seul
Je suis donc revenu au Kirghizistan quelques semaines plus tard. Reprendre Oscar seul a été une épreuve considérable, le mot n'est pas excessif. Il ne s'agissait pas seulement de récupérer un véhicule et de poursuivre une route interrompue. Il fallait reprendre matériellement le voyage à l'endroit même où il s'était arrêté, mais sans Isabelle.
J'ai fait ce qu'il fallait faire, me concentrant d'abord sur le nécessaire : la remise en ordre mécanique d'Oscar, les achats minimaux, quelques préparatifs, le retour chez le mécanicien, le rangement, les vérifications. C'était le minimum syndical du voyageur, mais dans un état psychologique où chaque geste avait un poids inhabituel. Je n'avais pas besoin de produire un grand récit intérieur. Il fallait avant tout agir.
Le premier lieu où j'ai dispersé un peu des cendres d'Isabelle fut le dernier bivouac près de l'aéroport, ce bois sans beauté où nous avions dormi ensemble avant de rentrer en France. Ce geste, je l'ai ensuite répété à de nombreuses reprises, mais il a commencé là, dans un endroit presque sans qualités, devenu précisément pour cette raison impossible à confondre avec un lieu choisi pour sa beauté.
Les premières dizaines de kilomètres m'ont ensuite ramené vers le lac Issyk-Koul. Techniquement, c'était le premier grand lac que nous avions vu ensemble en 2016, lors de l'escapade au « pays secret ». J'y ai dispersé une deuxième fois les cendres d'Isabelle. Le geste avait cette fois un autre arrière-plan : non plus seulement le lieu du dernier départ, mais celui du commencement de notre vie de voyageurs.
Dire la situation
J'ai alors compris que je devrais assumer publiquement ma situation. Non pas parce qu'elle me gênait, mais parce qu'elle s'imposait dans chaque rencontre. Deux fois, des Français croisés dans les auberges de Bichkek ont remarqué Oscar ou vu les cartes sur sa carrosserie. Ils m'ont interpellé avec la joie naturelle des voyageurs : « C'est magnifique ce que vous faites, vous faites un tour du monde ? »
Je pouvais répondre oui. C'était vrai. Je faisais bien un tour du monde depuis plusieurs années. Mais très vite, la conversation appelait la suite. Il fallait expliquer que j'avais commencé ce voyage avec ma femme, que nous l'avions presque entièrement vécu ensemble, mais qu'elle était morte dans un accident de la route quelques semaines plus tôt, et que je continuais désormais seul.
Je n'avais pas peur de la gêne sociale. Ce n'était pas le problème. Mais je ne voulais pas non plus imposer brutalement cette information à des interlocuteurs venus simplement partager l'enthousiasme d'une rencontre de voyageurs. J'ai compris que cette absence était devenue l'élément central de toute conversation, une sorte d'évidence muette qu'il faudrait pourtant nommer. On ne peut pas faire semblant très longtemps que l'éléphant au milieu de la pièce n'existe pas.
Cette difficulté ne s'est pas dénouée d'un seul coup. Mais elle a commencé à devenir plus habitable lorsque j'ai pris en stop deux jeunes Françaises, Oriane et Alice, au bord du lac Issyk-Koul. Elles étaient backpackeuses, en fin d'études ou presque, avec cette fraîcheur que portent parfois les jeunes voyageurs lorsqu'ils découvrent le monde sans cynisme. Elles m'ont rappelé, non pas Isabelle, mais la vie elle-même : la jeunesse, l'élan, l'émerveillement, la confiance encore disponible.
Nous avons partagé un peu plus d'une journée. Je leur ai rapidement expliqué ma situation. Il n'y a pas eu de pesanteur excessive, pas de mise en scène du malheur, pas non plus de fausse légèreté. Nous avons simplement parlé. J'ai beaucoup parlé d'Isabelle, mais aussi du voyage, d'Oscar, de leurs projets, de ce que je pouvais leur conseiller. Je pouvais encore rendre service, transporter, transmettre deux ou trois informations utiles, participer à la circulation ordinaire du voyage.
Ce fut, aussi étrange que cela puisse paraître, un épisode presque rafraîchissant. L'une d'elles peignait à l'aquarelle. Le matin du bivouac que nous avons partagé, elle a peint une petite scène puis me l'a offerte. J'ai gardé cette aquarelle dans Oscar. L'objet est modeste, mais sa modestie même lui donne une valeur juste. Dans un moment où tout risquait de se figer dans le deuil, cette rencontre a rappelé qu'il existait encore des gestes simples, des conversations sans programme, des cadeaux minuscules et dont l'absence d'affectation fait aussi la valeur.
Avant de quitter définitivement la région d'Issyk-Koul, j'ai tout de même effectué une dernière excursion avec Oriane et Alice vers les canyons de Skazka, ou « canyons des Contes de fées ». Les formations rocheuses rouges, sculptées par l'érosion, présentent une belle palette d'ocres et de pourpres qui évoque parfois certains paysages du Sud-Ouest américain, mais à une échelle plus modeste. Le site est agréable à parcourir, même si je l'ai trouvé moins spectaculaire que d'autres régions d'Asie centrale, notamment le Mangystaou. Au fil de la promenade, nous avons également découvert l'étonnante formation rocheuse du « Cœur brisé », curiosité naturelle devenue l'un des emblèmes du site.
Cette dernière balade constituait une transition paisible avant la longue remontée vers le Kazakhstan puis la Russie. Elle résumait assez bien ce que le Kirghizstan avait à offrir au voyageur de passage : des paysages variés, une nature facilement accessible, l'impression de visiter un pays encore peu fréquenté par le tourisme international, où l'on peut très facilement s'écarter des grands itinéraires pour découvrir des spectacles naturels à son rythme.
La panne qui n'était pas celle que je croyais
La route a ensuite continué. Mais Oscar faisait de plus en plus de bruit. Les vibrations devenaient fortes, inquiétantes, et je les attribuais à l'insuffisance de la réparation des supports moteur effectuée à Bichkek. Je craignais que quelque chose de plus grave soit en train de se produire. Le pire, dans ce genre de situation, n'est pas seulement le problème mécanique lui-même. C'est l'incertitude sur sa nature.
Avec le recul, je sais maintenant que le problème était relativement secondaire. Mais à ce moment-là, je ne le savais pas. Je craignais une défaillance du moteur, ou du moins quelque chose qui aurait pu compromettre sérieusement la suite du retour. Dans un voyage comme le nôtre, le véhicule n'est pas un simple moyen de transport. C'est la maison, l'abri, l'autonomie, la condition de possibilité de la poursuite de l'histoire. Quand un bruit inquiétant apparaît, c'est tout l'équilibre qui se fragilise.
Après avoir laissé Oriane et Alice au bord de la route, j'ai fini par comprendre l'origine du bruit. Deux éléments du pot d'échappement s'étaient démanchés, à un endroit invisible, caché par un carter que je retire rarement parce qu'il est pénible à démonter. Le diagnostic n'était donc pas immédiat. Une fois le problème identifié, j'ai décidé de réparer seul, couché sous Oscar.
J'y ai passé environ deux heures. Je ne suis pas allé dans un garage, non par principe, mais parce que je pensais pouvoir le faire. Cette fois, j'avais raison. La réparation a tenu jusqu'au bout. Le diagnostic était le bon, le geste aussi.
Cet épisode n'a rien d'héroïque. Il ne s'agissait que d'un échappement déboîté. Mais dans l'ordre psychologique réel des événements, ce n'était pas un petit problème. Tant que je n'en connaissais pas la cause, j'avais peur que le moteur lâche. La différence est essentielle. On ne vit jamais une panne avec la connaissance rétrospective de sa solution. On la vit dans l'incertitude, la fatigue, le bruit, la solitude et l'obligation de décider malgré tout d'une conduite donnée à tenir.
C'est aussi cela qui empêche beaucoup de gens de partir, parfois à juste raison. Le voyage sort de la zone de confort. Cette expression est souvent usée, mais elle dit ici quelque chose de très concret. Le confort est agréable, bien sûr. J'aime le confort comme tout le monde. Mais le confort peut aussi devenir ennuyeux lorsqu'il neutralise toutes les occasions d'éprouver ses propres capacités.
Les difficultés du voyage ne sont pas bonnes en elles-mêmes. Une panne, une route interminable, une pièce introuvable, un bruit inquiétant ne sont pas des plaisirs. Mais elles donnent un sens à ce qui les entoure, comme l'obscurité donne sa valeur à la lumière. Sans ces moments pénibles, le voyage deviendrait parfois une simple consommation de paysages. Avec eux, il redevient une expérience complète, dialectique, où, si le hasard n'est pas absent, le combat de la vie trouve malgré tout un sens partiel.
Sortir du Kirghizistan
J'ai ensuite contourné le lac Issyk-Koul par l'est, traversé Karakol, puis repris la route vers le Kazakhstan. Une tentation pouvait être de rentrer assez vite vers l'Europe, presque comme on rentrerait au bercail après une aventure devenue trop lourde : retrouver la Normandie, ma maison, un espace plus familier, une forme de stabilité. Parallèlement, je commençais à estimer que j'avais assez d'énergie pour ne pas rentrer directement. Au lieu de rejoindre l'Europe par la voie la plus courte, j'ai fini par confirmer l'idée conçue avant le départ d'une grande boucle par le nord, à travers la Russie puis les pays nordiques. Cette suite appartient à une autre page du site. Le Kirghizistan, lui, avait rempli sa fonction.
Il avait été le pays secret de 2016, celui où Isabelle avait découvert notre première grande aventure commune. Il avait été le dernier pays traversé ensemble avant l'accident. Il avait été le lieu où j'avais laissé Oscar, puis celui où je l'avais repris seul. Il avait accueilli les premiers gestes de dispersion des cendres, les premières conversations renouvelées avec des inconnus, la première solitude assumée.
Il serait donc faux de dire seulement que nous avons visité le Kirghizistan. Nous y sommes revenus à plusieurs moments décisifs de notre histoire, et chaque fois le pays a joué un rôle différent. En 2016, il avait ouvert les portes du grand voyage. En 2025, il les a fermées puis rouvertes. Peu de pays peuvent occuper une telle place dans une vie.
Les « J'aime / J'aime pas » de Manu au Kirghizistan
J'ai aimé
- La région du pic Lénine, avec ses petits lacs, ses yourtes, ses pâturages et l'approche progressive de la haute montagne ++
- Les paysages de montagne, moins spectaculaires parfois que ceux du Pamir tadjik, mais plus pastoraux, plus ouverts, plus habitables +
- Les chevaux, les yourtes, les troupeaux, les rapaces et les scènes pastorales qui donnent au pays une identité très lisible ++
J'ai moins aimé
- Bichkek, ville surtout pratique pour nous, mais sans véritable attachement esthétique ou affectif -
- L'incertitude mécanique au moment des vibrations d'Oscar, beaucoup plus pesante psychologiquement que le problème réel ne le justifiait après coup --
J'ai remarqué
- Le Kirghizistan n'est pas un pays qui se raconte très bien par une liste de sites. Il se comprend davantage par ses pistes, ses pâturages, ses cols, ses yourtes, en un mot son atmosphère.
- La montagne kirghize est souvent moins brutale que celle du Tadjikistan. Elle peut être très haute, mais elle reste plus pastorale, plus habitée, plus liée aux troupeaux et aux campements d'été.
- Une panne n'est jamais vécue à partir de sa solution future. Elle est vécue dans l'incertitude du moment, et c'est cette incertitude qui produit l'épreuve.
- Le voyage sort réellement de la zone de confort, mais pas dans un sens décoratif ou héroïque. Il oblige simplement à résoudre des problèmes que le confort ordinaire nous évite presque toujours.
- Certains lieux sans beauté peuvent devenir les plus chargés de sens. Le bivouac près de l'aéroport de Bichkek en est l'exemple le plus évident.
Si c'était à refaire
- Je ne chercherais pas à modifier grand-chose à la partie vécue avec Isabelle. Le Kirghizistan avait pour nous une cohérence propre, précisément parce qu'il mêlait découverte, retour aux traces de 2016, rencontres et préparation d'une pause estivale que nous croyions ordinaire.
- Pour la reprise du voyage seul, il n'y avait pas de bonne manière de faire les choses. Il fallait seulement les faire. Revenir à Bichkek, récupérer Oscar, disperser les premières cendres, rouler, réparer, parler aux gens, puis repartir : c'était déjà beaucoup.
