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Impressions des pays nordiques

Finlande, Varanger, Lofoten, Norvège et fin du grand retour

Vers les forêts finlandaises

Le voyage en Finlande a commencé de manière très simple, par la récupération d'Éléa, ma fille aînée, à l'aéroport d'Helsinki. Elle possède avec son compagnon un chalet isolé près d'un lac, à quelques centaines de kilomètres au nord de la capitale. Comme elle l'aéroport se trouvait sur ma route, j'ai choisi de la prendre avec moi, afin de passer un moment avec elle tout en remontant progressivement vers les forêts boréales.

Cette remontée nous a conduits vers la région de Kuusamo, petite ville qui marque déjà une forme d'entrée dans la Laponie, même si elle se situe encore, pour quelques dizaines de kilomètres, au sud du cercle polaire arctique. Nous avons emprunté l'une de ces grandes routes finlandaises qui permettent de remonter assez efficacement le pays du sud vers le nord. La Finlande se lit ainsi naturellement, dans son allongement vertical, comme un territoire que l'on traverse par bandes successives, de plus en plus froides, de plus en plus forestières.

Nous n'étions pas sur la partie occidentale du pays, celle qui longe davantage la mer, mais plutôt sur son versant oriental, parfois assez proche de la frontière russe. Cette proximité se laisse deviner par moments. Nous avons croisé des cimetières militaires et des monuments liés aux guerres russo-finlandaises, rappelant que la Finlande a aussi dû se construire, à certains moments de son histoire, contre l'expansion russe.

Le parcours lui-même fut assez monotone. Les lacs, pourtant si nombreux sur la carte, ne sont pas toujours visibles depuis la route. On en aperçoit de temps en temps, mais on voit surtout de longues chaussées bien entretenues, bordées de conifères, avec cette impression de glisser progressivement vers un Nord plus intérieur que spectaculaire.

Le grand moment de cette remontée fut en effet une halte consacrée à la photographie animalière. Je ne vais pas la raconter en détail ici, car les albums photos en rendent mieux compte que le texte ne pourrait le faire. Nous avons eu la chance d'observer des ours bruns, et aussi quelques loups, beaucoup plus rares. Ce n'est pas rien, et ce n'est pas donné à tout le monde.

Ours brun dans une forêt finlandaise
Ours brun près d'un corbeau
Portrait d'ours brun
Loup dans une clairière humide
Loup observé depuis l'affût

Dans les forêts proches de la frontière russe, quelques heures d'affût ont suffi pour retrouver le bonheur très particulier de la photographie animalière : corbeaux, ours, loups, et cette attente silencieuse que je partageais autrefois si souvent avec Isabelle.

Ces affûts se font dans des zones très proches de la frontière russe. Plus on s'approche de cette limite, plus la faune sauvage redevient présente. Il y a là des secteurs militaires ou protégés dans lesquels personne ne peut vraiment pénétrer, et où les animaux trouvent une forme de refuge. Certains viennent de l'est, passent ou s'aventurent dans les marécages et les forêts ouvertes, parfois avec la chance de ne pas tomber sur les chasseurs. C'est dans ce type de paysage que nous avons pu les observer.

Une parenthèse finlandaise

Nous avons ensuite rejoint le chalet, isolé au bord d'un lac. C'était la première fois que je le découvrais. La construction est simple, parfaitement intégrée à son environnement, mais pensée avec un remarquable sens du confort et de la fonctionnalité. Rien d'ostentatoire, rien qui cherche à impressionner. Tout semble au contraire avoir été conçu pour vivre paisiblement au milieu de la forêt.

Lac finlandais bordé de bouleaux d'automne
Lac et forêt aux couleurs d'automne
Paysage de forêt et d'eau en Finlande
Reflets d'automne sur un lac finlandais

Autour du chalet, la Finlande prenait une forme très simple : un lac, des arbres, du silence, et cette qualité de calme que les pays du Nord savent parfois offrir sans rien ajouter.

Ces quelques jours ont constitué une véritable parenthèse. Éléa et moi avions simplement envie de passer un peu de temps ensemble, en tête-à-tête, ce qui nous arrive aujourd'hui de plus en plus rarement. Le lieu s'y prêtait naturellement. Les journées s'écoulaient lentement, entre le lac, la forêt et les longues soirées finlandaises. Il régnait partout une impression d'ordre, d'harmonie et de beauté tranquille. On y retrouvait, à sa manière, quelque chose du « calme et volupté » de Baudelaire, même si le luxe, ici, n'avait rien à voir avec la richesse. C'était plutôt le luxe de la simplicité, de l'espace, du silence et du temps retrouvé.

Je ne dirais pas que cette parenthèse fut particulièrement heureuse. Après la disparition d'Isabelle, ce mot ne correspondait plus vraiment à ce que je ressentais. En revanche, elle fut profondément sereine. Le cadre invitait naturellement au recueillement, à la réflexion et à une forme de paix intérieure dont j'avais sans doute besoin sans qu'il soit nécessaire de le formuler clairement.

Quelques jours plus tard, j'ai raccompagné Éléa à l'aéroport de Kuusamo. C'est probablement l'un des aéroports les plus agréables que j'aie connus. Les formalités y sont réduites au minimum, les agents prennent le temps de parler avec les voyageurs et l'ensemble dégage une atmosphère étonnamment humaine, très loin de l'agitation des grands hubs internationaux. Une fois Éléa repartie, le voyage a repris pour moi, cette fois en solitaire, vers le nord de la Laponie.

Les aurores comme toile de fond

J'avais presque oublié de penser à l'écrire, alors que c'est l'un des éléments les plus importants de cette traversée : les aurores boréales ont constitué la toile de fond nocturne de mon voyage à partir du moment où j'ai franchi, pour la seconde fois de ma vie, le cercle polaire arctique.

Le soir même, ou presque, j'étais posé au bord d'un lac lorsque le ciel s'est mis à bouger. J'ai alors assisté à une aurore boréale d'une qualité exceptionnelle, infiniment plus belle que celle que nous avions aperçue autrefois depuis le train qui nous ramenait de Churchill, après l'expédition consacrée aux ours polaires. Cette fois, j'étais dehors, seul, immobile, libre de la regarder pendant des heures.

Aurore boréale reflétée sur un lac
Aurore boréale au-dessus des conifères
Oscar sous une aurore boréale
Aurore boréale intense au-dessus d'Oscar

À partir du cercle polaire, les aurores boréales sont revenues presque un soir sur deux, comme une réponse nocturne aux immensités diurnes de la toundra et de la mer.

La scène s'est répétée plusieurs fois pendant les deux ou trois semaines suivantes. Un soir sur deux, peut-être, le ciel reprenait vie. Les aurores venaient prolonger de nuit ce que les paysages du jour produisaient déjà : une mise en présence avec des immensités très peu humaines.

Le jour, j'avais les landes sauvages, les fjords, la toundra arctique et l'infini de la mer. La nuit, j'avais l'infini de la voûte céleste, ou plutôt de l'atmosphère tout entière, qui se manifestait par ces voiles verts, blancs ou parfois violacés. C'était d'une beauté presque trop adaptée à mon état psychologique et spirituel. Si l'on avait voulu écrire à l'avance le décor intérieur de ce retour solitaire, on ne l'aurait sans doute pas imaginé autrement. Et pourtant, cela s'est produit sans aucune mise en scène, par le simple jeu du hasard.

Le Grand Nord sans le Cap Nord

Sur les conseils de Yannick, le compagnon d'Éléa, j'ai finalement renoncé à monter jusqu'au Cap Nord lui-même. Guide spécialisé dans les expéditions nordiques, qu'il s'agisse de randonnées en pulka, de chiens de traîneau ou de kayak, il m'a conseillé de privilégier la péninsule du Varanger. D'après lui, les paysages y étaient plus sauvages, la fréquentation beaucoup plus faible et l'observation des oiseaux particulièrement intéressante.

Sur ce dernier point, j'ai toutefois eu moins de réussite que prévu. La saison était déjà bien avancée et la plupart des oiseaux migrateurs étaient repartis. En revanche, ce détour m'a permis de découvrir une région dont je ne soupçonnais pas la beauté.

Je suis ainsi remonté jusqu'à Kirkenes, tout près de la frontière russe, où j'ai participé à une sortie en mer consacrée à la pêche au crabe royal. Puis j'ai parcouru pendant plusieurs jours les petites routes du Varanger. Techniquement, je ne suis donc pas allé au Cap Nord. J'ai préféré explorer les péninsules situées à l'est et à l'ouest de celui-ci, qui s'avancent presque aussi loin vers l'océan Arctique tout en restant beaucoup plus désertes.

Phare de Slettnes dans le Grand Nord norvégien
Toundra et ciel bas du Grand Nord
Roches et mer dans le Varanger

Le Cap Nord lui-même ne m'attirait pas spécialement : j'ai préféré les routes plus désertes du Varanger, les phares, les fjords, loin de tout symbole officiel.

Ce sont surtout les lumières qui m'ont marqué. Elles sont difficiles à décrire et les photographies en rendent beaucoup mieux compte que les mots. Je me contenterai donc ici de quelques illustrations, en invitant le lecteur à consulter les albums photographiques pour se faire une idée plus fidèle de cette atmosphère si particulière.

Je conseillerais d'ailleurs volontiers cette saison. Les couleurs de l'automne ne possèdent pas l'éclat des érables canadiens et l'on ne peut pas vraiment parler d'un « été indien » scandinave. Les forêts sont dominées par les conifères et les feuillus sont moins nombreux. Pourtant, les teintes des bouleaux, des saules arctiques et de la végétation de toundra suffisent à transformer complètement le paysage. Surtout, la disparition presque totale des voyageurs redonne à ces immensités un caractère beaucoup plus sauvage. Pendant plusieurs jours, j'ai eu l'impression de retrouver un Grand Nord presque désert.

Un autre aspect m'a frappé. Cette région se situe plusieurs centaines de kilomètres plus au nord que le point le plus septentrional que nous avions atteint en Alaska. Il est assez étonnant de pouvoir accéder aussi loin vers l'océan Arctique simplement par une route parfaitement entretenue, et plus surprenant encore de constater que des villages y sont habités toute l'année.

Une telle latitude entraîne évidemment des variations extrêmes de la durée du jour. Beaucoup de voyageurs viennent ici en été pour profiter du soleil de minuit. Pour ma part, je ne suis pas certain que ce soit la période que je choisirais. Outre les moustiques, la lumière permanente finit inévitablement par devenir fatigante. En automne, au contraire, les journées ont retrouvé une durée plus naturelle, ce qui permet de rythmer le voyage d'une manière beaucoup plus conforme à la physiologie humaine. Ce compromis m'a semblé particulièrement réussi.

Après Kirkenes, je ne détaillerai pas chacune des étapes, dont les lecteurs les plus intéressés pourront de toute manière consulter les coordonnées sur nos traces Polarsteps. J'ai surtout exploré la péninsule du Varanger. Les oiseaux migrateurs étant déjà repartis, il n'y avait plus vraiment de raison de rejoindre les petites îles qui accueillent leurs immenses colonies durant l'été. J'ai donc orienté mes détours vers les paysages côtiers eux-mêmes.

Je suis notamment allé jusqu'au phare de Slettnes, le phare continental le plus septentrional du monde. Chacune de ces excursions représentait presque une journée de route. Les fjords obligent à de longs contournements et les kilomètres défilent lentement sur des routes sinueuses. Mais c'était précisément ce que je recherchais. Le voyage prenait un rythme avant tout intérieur : Oscar, le paysage et moi, avec très peu de circulation et presque aucune sollicitation externe. Une forme de voyage méditatif, où le temps semblait changer de nature.

La faune s'est montrée beaucoup plus discrète que dans les forêts finlandaises. J'ai bien aperçu quelques rennes, mais sans observation vraiment marquante. Avec le recul, je constate les avoir bien davantage rencontrés lors de la traversée de la taïga. Une fois arrivé dans la toundra, le paysage devient minéral et dépouillé. Cette immensité possède une beauté incontestable, mais la présence animale y paraît beaucoup plus discrète, au moins à cette période de l'année.

Des orques aux Lofoten

En quittant le Varanger, j'ai repris la direction de l'ouest. Mon objectif principal était désormais l'archipel des Lofoten. En chemin, j'ai toutefois effectué un détour vers la région de Skjervøy, connue pour accueillir chaque hiver l'une des plus importantes concentrations d'orques d'Europe. J'étais arrivé près d'un mois trop tôt pour assister au spectacle, mais ce n'était pas la seule raison de cette étape. Une amie m'avait confié un petit colis à remettre à l'un de ses proches installé sur une île du fjord. J'ai donc rempli cette modeste mission avant de reprendre ma route.

À ce moment-là du voyage, je commençais aussi à surveiller attentivement la météo. L'automne était déjà bien avancé et je savais que je ne pouvais pas me permettre d'attendre les premières vraies neiges. Oscar n'avait ni l'équipement, ni les capacités de franchissement nécessaires pour affronter durablement la glace. Je disposais encore d'une marge de sécurité, mais je ne voulais pas la réduire inutilement.

Les Lofoten sous un ciel changeant

J'ai donc découvert les Lofoten dans un temps très perturbé. Sans doute le climat de l'archipel est-il naturellement changeant, comme celui de toutes les régions côtières d'Europe de l'Ouest. Mais cette instabilité était accentuée par les dépressions qui se succédaient alors sur l'Atlantique Nord. Pendant plusieurs jours, j'ai eu l'impression de vivre quatre saisons dans une même journée : pluie, nuages, éclaircies, averses, puis soudain un rayon de soleil illuminant pendant quelques minutes les montagnes plongeant dans la mer.

Route et paysage de toundra sous le ciel d'automne
Oscar au bord de l'eau dans une lumière de fin du jour
Montagnes et mer sous un ciel doré

De la toundra arctique aux îles Lofoten, le voyage a été baigné dans la lumière basse des terres boréales après l'équinoxe d'automne.

J'ai beaucoup aimé cet archipel. Les reliefs abrupts, les villages de pêcheurs et les bras de mer composent des paysages réellement remarquables. En revanche, cette visite m'a confirmé une intuition : je n'aimerais probablement pas y venir en plein été.

Même en octobre, alors que la fréquentation était devenue beaucoup plus faible et que les camping-cars de voyageurs avaient presque disparu, je trouvais que le nombre de visiteurs approchait déjà ce que l'archipel pouvait raisonnablement absorber. Les routes sont étroites, certains ponts constituent des passages obligés et la capacité porteuse de ces îles me semble rapidement atteinte. On comprend alors pourquoi tant de propriétaires affichent devant leurs terrains de grands panneaux interdisant le stationnement des camping-cars. Cette situation n'est agréable pour personne. Elle traduit simplement les difficultés créées par un tourisme devenu parfois excessif.

Vue panoramique sur les Lofoten
Îlots et montagnes des Lofoten sous un ciel bas
Maisons au pied d'une paroi rocheuse aux Lofoten
Maison isolée au bord de l'eau dans les Lofoten
Montagnes des Lofoten dans une lumière de tempête

Aux Lofoten, le mauvais temps n'a pas annulé le paysage : il l'a plutôt rendu instable, parfois difficile d'accès, tout en contribuant à sa majesté.

J'ai néanmoins parcouru les Lofoten d'un bout à l'autre avec beaucoup de plaisir. Au lieu de revenir sur mes pas, j'ai embarqué sur un ferry reliant directement l'extrémité de l'archipel au continent, ce qui m'a permis de poursuivre naturellement mon itinéraire vers le sud.

Village des Lofoten dans une lumière dorée
Village de pêcheurs au bord de l'eau aux Lofoten
Maisons rouges et montagnes dans les Lofoten
Village de pêcheurs sous les montagnes des Lofoten

Même en fin de saison, l'archipel porte la trace d'une pression touristique forte. Mais les villages, les montagnes et les lumières obliques justifient évidemment que l'on ait envie de le visiter.

Le retour vers l'Europe

À partir de ce moment, le voyage a progressivement changé de nature. J'ai encore traversé une partie de la Norvège avant de rejoindre la Suède, le mauvais temps rendant la côte norvégienne peu engageante. Je suis passé devant le célèbre Maelström, ce phénomène qui a donné son nom à tous les grands tourbillons marins. J'ai ensuite rejoint le parc du Dovrefjell, où j'espérais observer les bœufs musqués. Cette fois, la chance était au rendez-vous.

Bœufs musqués dans le parc du Dovrefjell
Renne dans la toundra
Renne dans la végétation d'automne
Îlot dans une lumière grise
Bœuf musqué dans le Dovrefjell

La faune fut plus discrète qu'en Finlande, mais les rennes puis les bœufs musqués du Dovrefjell ont donné au retour vers le sud quelques derniers rendez-vous animaliers.

Je tenais également à découvrir quelques-uns des grands paysages emblématiques du sud de la Norvège. J'ai longé le Sognefjord, le plus long fjord du pays, traversé les hauts plateaux ponctués de lacs glaciaires et aperçu plusieurs glaciers qui dominaient l'horizon. Ces paysages d'altitude, aux teintes jaunes, ocres, grises et bleutées, comptent parmi les plus harmonieux que j'aie rencontrés dans cette partie de la Scandinavie.

Plateau norvégien sous un ciel d'automne
Paysage de plateau et d'eau dans une lumière froide
Fjord bordé d'arbres aux couleurs d'automne

Le sud de la Norvège m'a offert un dernier ensemble très harmonieux : fjords plus doux, plateaux d'altitude, lacs glaciaires, ocres d'automne et lumières froides.

Avant de quitter définitivement la Norvège, je me suis arrêté devant plusieurs églises en bois debout. Leur architecture est d'une grande sobriété. Elles ne sont pas monumentales, mais leur ancienneté et leur parfaite intégration dans le paysage leur confèrent un charme très particulier.

Église en bois debout en Norvège

Les églises en bois debout ne sont pas de grands monuments par la taille, mais elles possèdent une noblesse simple qui les rend immédiatement mémorables.

Une fois revenu en Suède, puis au Danemark, le voyage n'était plus vraiment touristique. Je roulais désormais vers la France. Je sentais beaucoup plus nettement que cette aventure de plusieurs années touchait à son terme. La sensation était assez proche de celle d'un marathonien qui aperçoit enfin la ligne d'arrivée. Il reste encore quelques dizaines de mètres à parcourir, mais il prend déjà conscience, comme dans un dévoilement, de ce qu'il vient d'accomplir, au moment même où il l'accomplit encore.

La condition incertaine des voyageurs au long cours s'est rappelée à moi sous la forme d'un dernier incident mécanique. Un croisillon de transmission a de nouveau montré des signes de faiblesse. J'ai dû m'arrêter en urgence dans un garage danois. Les habitudes européennes sont très différentes de celles que j'avais rencontrées en Afrique, en Amérique ou en Asie : ici, on vous propose volontiers un rendez-vous... dix ou quinze jours plus tard. En expliquant ma situation et grâce au fait que je transportais moi-même la pièce de rechange qu'il ne s'agissait que de re-souder, j'ai finalement obtenu une réparation dans la journée et pu reprendre la route.

Dire adieu au voyage

Je me suis ensuite arrêté en Allemagne pour retrouver Isabella et Pedro, des amis rencontrés avec Isabelle en Équateur plusieurs années auparavant. Ce fut l'un des derniers moments forts du voyage. Cette fois, il ne s'agissait plus de raconter une aventure en cours, mais de mesurer qu'elle était devenue un souvenir. Plusieurs mois après, je garde un souvenir très précis de cette soirée passée avec eux. J'ai essayé de leur expliquer ce que je ressentais, et je me suis rendu compte que ce n'était pas si simple à formuler.

Le plus difficile n'avait finalement pas été de reprendre Oscar seul, ni de traverser une partie de l'Asie avec des soucis mécaniques, ni la fatigue ou le poids psychologique d'un voyage que je poursuivais désormais sans Isabelle. Tout cela, je l'avais accepté. Le plus difficile était désormais la toute fin.

Car la fin de ce segment particulier signifiait la fin du voyage tout entier. Pendant ces mois de retour, Oscar avait été bien davantage qu'un véhicule. Il était devenu une sorte de refuge. Je pouvais m'y isoler, continuer à vivre dans un univers qui demeurait, d'une certaine façon, le nôtre. Isabelle y était encore présente. Chaque objet, chaque geste du quotidien, chaque habitude entretenait cette présence. Je communiquais bien sûr avec ma famille, mais à distance. J'étais encore, malgré tout, dans une bulle dont Oscar constituait les parois.

En rentrant, ce n'était pas seulement un voyage que j'achevais. C'était cette bulle que j'acceptais de quitter, et même dont je provoquais moi-même la disparition. Je ne devais pas dire au revoir à un pays, ni même à un continent. Je devais dire adieu au voyage lui-même. Cette idée peut paraître étrange, mais c'est bien ainsi que je l'ai vécue. Ce voyage avait occupé une place si importante dans notre vie de couple qu'il avait fini par devenir une part de notre identité. Il ne nous avait pas transformés ; il avait plutôt révélé ce que nous étions profondément. Accepter d'en tourner volontairement la dernière page représentait un véritable déchirement.

Lorsque je suis enfin arrivé en Normandie, je n'ai d'ailleurs pas dormi dans la maison. J'ai passé cette première nuit, qui était aussi la dernière, dans Oscar, garé dans mon propre jardin, comme pour prolonger encore quelques heures cette existence fusionnelle avant d'accepter définitivement le retour.

Il m'a ensuite fallu plusieurs mois avant de trouver la force de raconter ce trajet de retour sur notre chaîne YouTube, puis encore plusieurs mois avant d'en écrire le récit sur ce site. Avec cette page s'achève non seulement le voyage lui-même, mais aussi le récit de ce voyage. Il y aura peut-être encore, un jour, une ou deux vidéos, quelques publications ou quelques réflexions supplémentaires. Mais je sais que l'essentiel est désormais derrière moi.

J'éprouve beaucoup d'émotion en écrivant ces dernières lignes. Elles ne marquent pas seulement la fin d'un itinéraire autour du monde. Elles referment un chapitre essentiel de ma vie. J'espère simplement que tout ce que nous avons vécu, Isabelle et moi, continuera de nourrir la suite de mon existence. Cette suite sera différente, profondément différente même, au moins en son apparence. Mais elle ne serait pas ce qu'elle sera sans ce voyage, qui, sans avoir jamais cherché à devenir une aventure au sens où on l'entend habituellement, est pourtant devenu, sans aucun doute possible désormais, notre aventure, à Isabelle et moi.

Les « J'aime / J'aime pas » de Manu dans les pays nordiques

J'ai aimé

  • Le chalet d'Éléa et Yannick, pour son calme, son confort discret et son harmonie avec la forêt ++
  • Les affûts animaliers en Finlande, avec les ours et les loups ++
  • La qualité exceptionnelle des aurores boréales vues après le cercle polaire +++
  • La traversée solitaire du Varanger, ses phares, ses routes vides et ses lumières d'automne ++
  • Les Lofoten hors saison, malgré une météo difficile, pour la puissance de leurs reliefs et de leurs villages ++
  • Les bœufs musqués du Dovrefjell, dernier vrai rendez-vous animalier du voyage +
  • Les fjords et plateaux du sud de la Norvège, dans des couleurs froides et très harmonieuses +
  • Les églises en bois debout, simples, anciennes et profondément inscrites dans le paysage +

J'ai moins aimé

  • La monotonie relative des grandes routes finlandaises, surtout lorsque les lacs restent invisibles depuis la chaussée -
  • Le fait d'être arrivé trop tard pour les grandes observations d'oiseaux dans le Varanger -
  • La pression touristique perceptible aux Lofoten, même hors saison -
  • Le mauvais temps persistant sur la côte norvégienne lors de la descente vers le sud -

J'ai remarqué

  • La Finlande et la Scandinavie partagent des proximités de valeurs, d'organisation sociale et de rapport à la nature, mais ne forment pas pour autant un bloc homogène.
  • L'automne est probablement l'une des meilleures saisons pour cette traversée : moins de monde, moins de moustiques, des couleurs fortes et des journées encore utilisables.
  • Les régions du Grand Nord européen sont étonnamment accessibles par la route, parfois beaucoup plus au nord que des lieux mythiques d'Alaska.
  • Aux Lofoten, la beauté des paysages excèdent la capacité porteuse des îles, tant les routes, les parkings et les propriétés privées paraissent vite saturés.
  • Le retour n'a pas été seulement un trajet géographique vers la France. Il a surtout été l'acceptation progressive de la fin du voyage lui-même.

Si c'était à refaire

  • Je conserverais le principe général de ce voyage d'automne, tout en l'allongeant et en partant peut-être quelques semaines plus tôt pour profiter davantage des oiseaux dans le Varanger et de conditions un peu moins perturbées aux Lofoten.
  • Je n'irais toujours pas nécessairement au Cap Nord. Les routes plus discrètes, les péninsules voisines et les détours moins symboliques m'ont semblé plus conformes à ma manière de voyager.
  • Je garderais aussi la dimension solitaire de cette traversée, qui a donné au retour sa dimension méditative et permis de dire adieu au voyage sans le brusquer tout à fait.