Impressions des États-Unis
Californie, déserts, éclipse, grands parcs et année de grâce
Les États-Unis furent pour nous le pays de tous les excès : excès de taille, de paysages, d'organisation, de références culturelles, de surprises heureuses aussi. Nous y avons passé près de quatre mois en 2024, trois mois lors d'un premier passage, puis un peu moins d'un mois à l'automne, après le Canada et l'Alaska, ce qui fait de ce pays le second par la durée de notre tour du monde, immédiatement après l'Afrique du sud où nous avions été confinés en 2020. Résumer cette expérience en une seule page relève donc presque de l'impossibilité. Les vidéos de notre chaîne Youtube Anotretour donnent le récit détaillé de cette partie du voyage ; ce texte ne peut en être qu'une synthèse personnelle.
Notre itinéraire américain fut d'abord déterminé par des contraintes très concrètes. Nous avions droit à trois mois consécutifs de présence sur le territoire américain dans le cadre du programme d'exemption de visa, pas un jour de plus, et je redoutais un peu les entrées successives qui allaient suivre, notamment lorsque nous devrions repasser par les États-Unis pour rejoindre l'Alaska. En réalité, tout cela ne posa aucun problème. Mais cette incertitude pesa initialement sur notre manière de planifier les choses.
L'autre grande contrainte était la saison. Nous étions encore au début du printemps, et il était trop tôt pour monter franchement dans les Rocheuses ou même dans la Sierra Nevada. Il fallait donc rester un moment dans les zones relativement douces de Californie, puis profiter des fenêtres météo dès qu'elles s'ouvraient.
Enfin, il y avait l'éclipse totale de Soleil du 8 avril 2024. Nous avions raté celle des Andes en 2021 à cause du Covid, et je ne voulais absolument pas manquer celle-ci. Cette seule date allait déterminer tout le reste de notre parcours. Au lieu de remonter tranquillement l'axe des Rocheuses, nous allions devoir traverser une partie du pays vers l'est, chercher le bon point d'observation presque jusqu'au dernier moment, puis revenir ensuite vers l'Ouest.
Avec le recul, cette contrainte fut une chance. Elle transforma notre voyage américain en grande boucle imprévisible, et c'est précisément cette improvisation heureuse qui donna à l'année 2024 son caractère exceptionnel. Nous étions alors au meilleur de notre expérience de voyageurs, très bien accordés comme couple, suffisamment aguerris pour saisir les occasions, et en même temps souvent portés par une chance que nous n'aurions pas pu fabriquer.



L'entrée aux États-Unis fut d'abord assez déroutante : changement de langue, de références, d'échelle, puis très vite le sentiment que le voyage venait de basculer dans autre chose.
Premiers pas américains
Notre première nuit aux États-Unis n'a rien eu de particulièrement mémorable. Après avoir franchi la frontière, nous nous sommes retrouvés au milieu de vastes exploitations agricoles, avec leurs systèmes d'irrigation automatiques, dans un environnement sans charme particulier. Nous avions basculé dans un autre pays, un autre monde presque, et nous ne savions pas encore très bien quoi en faire.
Le lendemain, pourtant, nous avons commencé à prendre nos marques de la manière la plus simple possible. Près d'un circuit de karting, où des familles accompagnaient leurs enfants, nous avons trouvé une douche fonctionnant avec quelques quarters. Comme nous n'avions pas encore la monnaie nécessaire, des participants nous ont spontanément offert les pièces qui nous manquaient.
Ce n'était presque rien, mais cela donna immédiatement le ton. Pendant tout notre séjour américain, nous avons été frappés par la facilité avec laquelle on peut adresser la parole à des inconnus, échanger quelques mots, demander un renseignement, plaisanter rapidement. Le small talk reste souvent superficiel, mais il rend les relations humaines simples et fluides. Dans beaucoup d'endroits que nous avons fréquentés, cette disponibilité ordinaire nous a agréablement surpris.
Nous avons ensuite traversé Anza-Borrego, sans rien en attendre de particulier. Ce n'était qu'un passage, et pourtant le site nous a bien plu : ravines abruptes, vallées ouvertes, vues très larges, engins tout-terrain circulant dans le désert. Nous entrions dans l'Ouest américain par une porte secondaire, mais déjà les paysages prenaient de l'ampleur, colorés d'une touche culturelle marquée, sans complexe ni faux-semblants.
Le parc de Joshua Tree fut notre première vraie halte. Ses arbres étranges, posés dans un désert clair, donnent immédiatement une identité au paysage. Ce n'est pas le parc le plus spectaculaire de l'Ouest, mais c'est un endroit juste, lisible, immédiatement reconnaissable. Nous l'avons apprécié comme une entrée en matière.
Indian Wells, ou la première bonne surprise
La première grande surprise américaine eut lieu un peu plus loin, dans la Coachella Valley. Nous étions venus principalement pour Joshua Tree, sans penser à autre chose, lorsque je me suis rendu compte presque par hasard que le tournoi de tennis d'Indian Wells était en train de commencer.
Pour moi, qui suis depuis longtemps amateur de tennis professionnel, l'occasion était trop belle. Nous étions au moment des qualifications, donc à une période où il est encore possible d'approcher les courts d'entraînement et de voir les joueurs de très près. Le site est immense, extraordinairement fleuri, organisé avec cette efficacité américaine qui sait transformer un événement sportif en expérience complète.
Indian Wells a une excellente réputation chez les joueurs, et l'on comprend vite pourquoi. Tout y paraît facile, spacieux, propre, agréable. Des bénévoles souvent âgés accueillent les visiteurs avec le sourire, les courts sont nombreux, les circulations simples, les pelouses impeccables. La richesse de Palm Springs, d'Indian Wells et de toute cette vallée se voit partout : golfs, clubs de polo, villas considérables, propriétés qui affichent sans complexe le niveau d'argent disponible dans cette partie de la Californie.
Mais ce qui m'a surtout marqué, c'est la proximité avec les joueurs. Nous avons pu voir s'entraîner quelques-uns des plus grands noms de l'histoire récente du tennis : Djokovic, Nadal, Alcaraz, Sinner, et d'autres encore. Isabelle partageait ma joie, sans avoir nécessairement la même passion que moi pour ce sport, et cela rendit le moment encore plus précieux.
Indian Wells donna en réalité le ton de toute l'année 2024. Une occasion imprévue, saisie au bon moment, dans de très bonnes conditions, avec cette impression que les choses se mettaient d'elles-mêmes à la bonne place. Ce type de hasard heureux allait se reproduire plusieurs fois aux États-Unis.





Joshua Tree fut une belle entrée en matière ; Indian Wells, en revanche, fut la première de ces surprises américaines parfaitement réussies qui allaient ponctuer toute l'année 2024.
Los Angeles sans résistance
Nous avons ensuite rejoint Los Angeles. Nous n'avons pas cherché à résister à son folklore. Au contraire, nous avons accepté de jouer le jeu : Rodeo Drive, Hollywood Sign, Mulholland Drive, maisons de célébrités, studios Warner, références cinématographiques et télévisuelles. Il y avait là beaucoup de choses objectivement kitsch, mais nous étions de bonne humeur, et Los Angeles fonctionne assez bien lorsqu'on accepte son théâtre.
Nous avons notamment visité les studios Warner. Cela n'était pas prévu depuis longtemps, mais la visite nous a beaucoup plu, surtout parce qu'elle nous a permis de nous asseoir dans le décor de Friends, série que nous aimions regarder ensemble. Ce genre de souvenir n'a pas besoin d'être universel pour être fort. Il suffit qu'il touche une mémoire commune.
Nous nous sommes amusés à photographier Oscar devant les lieux attendus, à prendre la pose devant le panneau Hollywood, à refaire un peu les touristes dans une ville qui semble faite pour cela. Los Angeles n'est pas une ville facile à aimer au sens classique du terme. Elle est trop vaste, trop éclatée, trop automobile, parfois trop artificielle. Mais elle a une puissance de référence que peu d'endroits possèdent. On y circule dans un décor déjà connu avant même d'y être allé.





Los Angeles nous a plu parce que nous l'avons prise pour ce qu'elle est : un décor immense, artificiel parfois, mais rempli de références personnelles. Le lancement de fusée à Vandenberg ajouta à cette séquence une autre forme de spectacle américain.
En poursuivant vers le nord, nous avons longé la côte californienne. Santa Barbara ne nous a pas laissé un souvenir très marqué, mais un autre événement imprévu allait de nouveau transformer une étape ordinaire en moment singulier : le lancement d'une fusée depuis la base de Vandenberg.
J'avais d'abord envisagé d'assister à un lancement en Floride, du côté de Cap Canaveral, avant de comprendre que cela ne s'insérerait probablement pas dans notre itinéraire. En me renseignant, j'avais découvert que la base de Vandenberg, sur la côte californienne, accueillait elle aussi des lancements réguliers. Par chance, l'un d'eux correspondait à peu près à notre passage.
Nous avons d'abord eu du mal à trouver une place sur les petits parkings d'observation. Ils étaient pleins. Puis le lancement a été retardé, certaines personnes sont parties, et nous sommes restés, parce que nous pouvions dormir dans Oscar. Finalement, nous avons assisté au décollage. L'expérience fut très brève, mais incroyablement impressionnante. Une fusée qui quitte la Terre, même vue à distance, produit quelque chose de presque primitif : un mélange de puissance, de lumière, de bruit et d'incrédulité.

Éléphants de mer, Hearst Castle et loutres de mer
En remontant la côte, nous avons découvert la colonie d'éléphants de mer de Piedras Blancas, près de San Simeon. Nous avions manqué les éléphants de mer en Argentine, à la péninsule Valdés, et nous étions donc heureux de les retrouver ici, très facilement accessibles depuis un chemin aménagé.
Ces animaux ont quelque chose de comique et de massif à la fois. Ils semblent échoués plus qu'installés, couchés les uns contre les autres, remuant parfois lourdement leur corps énorme sur le sable. Le dispositif d'observation est simple, efficace, très américain dans sa manière d'organiser le contact avec la nature sans vraiment le déranger.
Non loin de là, nous avons visité Hearst Castle. Là encore, la visite n'était pas vraiment prévue. Le site raconte pourtant à lui seul une partie de l'histoire américaine : fortune gigantesque, collectionnisme, mise en scène de soi, mélange d'Europe rêvée et de puissance industrielle. William Randolph Hearst avait fait construire sur ces collines un palais extravagant, rempli d'objets, de citations architecturales et d'ambitions sociales.
La visite organisée nous a plongés dans une autre Amérique encore : celle des retraités bien habillés, des horaires réservés, des petits groupes obéissants, des guides qui racontent un passé presque aristocratique à un public très discipliné, quoique jamais avare de questions. Nous étions probablement les seuls Français du groupe, et nous avons beaucoup aimé cette immersion anonyme dans la culture locale. Pour peu qu'on n'ait pas vis-à-vis d'eux cette sorte de snobisme un peu passéiste typique des français en Amérique, le contact avec la plupart des touristes locaux se fait toujours dans la courtoisie et la bonne humeur.
Nous avons ensuite fait un détour par Pinnacles National Park. Le parc n'est pas le plus spectaculaire de l'Ouest américain, surtout lorsqu'on le compare à ce que nous allions voir ensuite. Mais nous y avons fait une belle marche printanière, presque seuls, parmi les fleurs, les écureuils et les oiseaux. Les conditions comptent souvent autant que la réputation d'un lieu, et Pinnacles nous a laissé un bon souvenir parce que nous y étions au bon moment.
À Monterey et Moss Landing, nous avions un autre objectif : voir les loutres de mer. Nous les avons cherchées depuis plusieurs points de la côte, notamment autour de Pacific Grove puis à Moss Landing. Les photographier fut beaucoup plus difficile que prévu. Leur fourrure sombre, l'écume blanche, les reflets violents du soleil sur l'eau rendaient les images compliquées. Mais nous les avons vues, et surtout nous avons pu observer des mères avec leurs petits. Pour Isabelle, ce type de scène avait toujours une importance particulière.





La côte californienne fut moins une route de plage qu'une succession de haltes : éléphants de mer, Hearst Castle, Pinnacles, puis les loutres de mer de Monterey et Moss Landing.
Silicon Valley et San Francisco
En approchant de San Francisco, je tenais à passer par quelques lieux liés à l'histoire de l'informatique. Nous avons donc visité le Computer History Museum, puis les campus ou sièges de quelques grandes entreprises de la Silicon Valley. Apple, Google, Meta : ces noms appartiennent désormais à notre quotidien, mais les voir inscrits dans un paysage géographique réel produit tout de même un effet particulier.
Le Computer History Museum n'est pas spectaculaire au sens visuel du terme, mais il m'a intéressé pour ce qu'il représente. Depuis Alan Turing jusqu'aux ordinateurs personnels, puis jusqu'à Internet et à l'intelligence artificielle, l'histoire de l'informatique est probablement l'une des plus grandes aventures intellectuelles et techniques de l'humanité récente. Aller dans ce musée, surtout pour moi qui y ai consacré, non seulement une partie de ma thèse de doctorat, mais encore des centaines d'heures de lecture et de réflexion depuis, c'était presque rendre hommage à cette épopée.
San Francisco elle-même fut une étape très personnelle. Nous avons bien sûr parcouru les rues pentues, photographié les Painted Ladies, traversé le Golden Gate Bridge, vu le pont de jour et de nuit. Mais le souvenir le plus fort tient à un détour que j'avais préparé pour Isabelle.
Je voulais relier dans une même séquence deux lieux qui n'ont presque rien à voir, sinon d'être situés dans la même ville, et même, ce que sans doute peu de gens remarquent, dans la même rue : le siège historique d'OpenAI, désormais présent dans la vie de presque tout le monde et jusqu'en ces lignes, en partie assistées rédactionnellement par ChatGPT, et la fameuse maison bleue chantée par Maxime Le Forestier. Isabelle se doutait peut-être de quelque chose, mais la surprise a tout de même fonctionné. Nous avons arrêté Oscar devant la maison, et nous avons pris la photo que je voulais : Isabelle, Oscar et moi devant cette façade associée à une chanson qui appartient à notre mémoire collective française.
Ce type de moment est presque impossible à expliquer de l'extérieur. Ce n'est ni un grand monument, ni un exploit, ni un spectacle naturel. C'est simplement une coïncidence de références, de lieux et de personnes. Mais pour nous, cela faisait sens.
Nous avons aussi voulu retrouver quelque chose du San Francisco hippie, du Summer of Love, de Haight-Ashbury et des communautés alternatives. Là, en revanche, nous avons été un peu déçus. Il reste quelques boutiques, quelques fripes, quelques souvenirs, mais presque rien qui donne l'impression d'une culture encore vivante. J'aurais aimé visiter une communauté hippie, comprendre ce qui pouvait subsister de cet héritage. Je n'ai pas trouvé, ou mal cherché. Ce rendez-vous-là n'a pas vraiment eu lieu.



San Francisco a mêlé plusieurs registres : Silicon Valley, Golden Gate, maisons victoriennes, souvenirs français, et la recherche un peu décevante de ce qui pouvait rester du vieux rêve hippie.
Yosemite et les séquoias
Nous avons attendu une fenêtre météo suffisante pour traverser vers Yosemite. Le parc jouit d'une réputation immense aux États-Unis, et je m'attendais peut-être à être davantage saisi. Les falaises de granit, El Capitan, les points de vue en hauteur, tout cela est évidemment beau et impressionnant. Mais je dois reconnaître que Yosemite ne nous a pas autant marqués que d'autres lieux américains moins célèbres.
Nous avons profité du fait d'être avec Oscar pour parcourir plusieurs routes, atteindre différents points de vue, nous arrêter facilement. Nous avons fait quelques courtes marches au milieu des blocs de granit et des pins. Pourtant, quelque chose est resté un peu en dessous de l'attente. Peut-être la réputation du site était-elle trop grande. Peut-être nos conditions d'humeur n'étaient-elles pas idéales. Peut-être aussi sommes-nous plus sensibles aux bivouacs solitaires et aux découvertes plus personnelles.
Les parcs de Sequoia et Kings Canyon nous ont davantage touchés. Les routes venaient tout juste de rouvrir, la neige était encore présente, et cette présence hivernale donnait aux arbres une puissance particulière. Les séquoias géants ne sont pas seulement grands. Ils paraissent appartenir à une autre échelle du vivant. On peut connaître leurs dimensions, lire les panneaux, voir le General Sherman Tree, rien ne remplace le fait de se tenir physiquement au pied de ces troncs.
Nous avons aussi été frappés par l'exiguïté relative des parkings et des accès. En pleine saison, l'expérience doit être beaucoup moins agréable. Là encore, la période de transition joua en notre faveur. Il restait de la neige, peu de monde, quelques oiseaux d'hiver, et cette impression de découvrir les lieux juste au moment où ils redevenaient accessibles.





Yosemite nous a moins saisis que sa réputation ne le laissait attendre ; les séquoias géants, vus au début de la saison avec encore de la neige au sol, nous ont davantage impressionnés.
Carrizo Plain, Alabama Hills et Death Valley
Comme la traversée directe de la Sierra Nevada était encore impossible, nous avons contourné le massif par le sud. Avant de rejoindre la vallée de la Mort, nous avons fait un détour par Carrizo Plain National Monument. Je voulais absolument profiter, même partiellement, du super bloom, cette floraison printanière spectaculaire qui transforme parfois les collines de Californie en nappes de couleurs.
Nous étions peut-être un peu tôt ou un peu tard selon les zones, mais Carrizo Plain nous offrit tout de même un très bel épisode champêtre. Les fleurs jaunes couvraient certaines collines, le ciel alternait entre bleu lumineux et menace d'orage, et les plans de drone rendaient très bien ce contraste entre le jaune du sol et le bleu presque noir du ciel.




À Carrizo Plain, nous avons rattrapé une partie du super bloom californien : fleurs jaunes, collines douces, ciel changeant et impression de parenthèse champêtre avant le retour au désert.
Plus à l'est, les Alabama Hills furent l'une de nos très belles surprises de l'Ouest américain. Le site se trouve près de Lone Pine, face au mont Whitney et aux montagnes de la Sierra Nevada. Les formations rocheuses du premier plan, les sommets enneigés à l'arrière, la lumière sèche de la plaine et la possibilité de bivouaquer librement composent un paysage d'une grande force graphique.
Nous avons cherché un bivouac au milieu de ces roches, et ce moment reste pour moi l'un des plus beaux souvenirs visuels de la Californie intérieure. Il y avait là tout ce que nous aimons : route secondaire, solitude, horizon, reliefs lisibles, et Oscar posé dans un décor qui semblait fait pour lui.
Nous avons ensuite rejoint Death Valley en longeant notamment Owens Lake. La vallée de la Mort est un paysage très connu, très balisé, mais elle reste impressionnante par sa sécheresse, ses volumes et la variété de ses couleurs. Furnace Creek, Dante's View, Ubehebe Crater, les longues routes plates, les reliefs minéraux : tout cela compose un ensemble dont la réputation n'est pas usurpée.
Nous avons toutefois essayé, comme souvent, de trouver nos propres marges. Le bivouac est très réglementé dans le parc, mais nous avons réussi à nous isoler près d'Ashford Junction, sans déranger personne et en restant respectueux du lieu. Un orage violent nous a surpris dans cette solitude, ajoutant encore à l'intensité du paysage.
Nous sommes sortis par Shoshone, puis avons traversé le désert des Mojaves avant de rejoindre Las Vegas.





Les Alabama Hills furent l'un des plus beaux décors de bivouac de notre voyage américain ; Death Valley nous offrit ensuite ses paysages minéraux, ses routes vides et même un orage inattendu.
Las Vegas, une folie prise du bon côté
Las Vegas fut notre entrée dans le grand spectacle américain assumé. Nous y avons retrouvé Coco et Christian, nos amis suisses, avec lesquels nous avions déjà roulé au Mexique. Ensemble, nous avons parcouru le Strip, à pied et en véhicule, visité les grands hôtels-casinos, photographié les façades, les lumières, les décors, les excès.
Nous n'avons pas joué au casino. Nous ne savions même pas vraiment comment faire, et cela ne nous intéressait pas beaucoup. Mais Las Vegas ne se limite pas au jeu. C'est une ville entièrement conçue comme une mise en scène. Tout y est artificiel, mais tout est fait avec une telle démesure que l'artifice finit par devenir le sujet même du lieu.
Nous avons pris cela du bon côté. Les copies de monuments, les halls gigantesques, les fontaines, les néons, les faux ciels, les foules, les limousines, les touristes, les mariages express, tout cela constitue un monde absurde et parfaitement cohérent. C'était kitsch, évidemment. Mais c'était un kitsch réussi.
Nos bivouacs, eux, furent beaucoup moins mémorables. Nous dormions plutôt sur des parkings de fast-food, un peu à l'écart du Strip, dans des zones pratiques mais sans charme, nous croisions parfois un junkie en chemin. Cela faisait aussi partie de l'expérience : le contraste entre la folie lumineuse du centre et la banalité parfois un peu sordide des périphéries où l'on va se poser pour la nuit.
Après deux jours partagés avec Coco et Christian, nos routes se sont séparées. Eux avaient d'autres projets, notamment la Route 66 à moto. Nous, nous devions continuer vers l'Arizona et surtout ne pas perdre de vue l'éclipse.


Nous n'avons pas joué à Las Vegas, mais nous avons beaucoup aimé son théâtre : artificiel, excessif, parfois absurde, mais assumé jusqu'au bout.
Grand Canyon, Monument Valley et territoire navajo
Nous sommes ensuite partis vers le Grand Canyon. Là encore, je dois reconnaître que le site ne nous a pas autant éblouis que nous l'aurions imaginé. Il est immense, évidemment, et les miradors depuis la rive sud sont impressionnants. Mais peut-être avions-nous déjà vu trop de paysages spectaculaires, peut-être la réputation mondiale créait-elle une attente trop forte.
Le souvenir le plus précieux que j'en garde n'est pas celui d'un point de vue particulier, mais d'un matin. Nous dormions dans une forêt nationale en bordure du parc, comme cela est souvent possible aux États-Unis. Le camping sauvage est interdit dans les parcs nationaux, mais les National Forests voisines offrent fréquemment des solutions simples, gratuites ou tolérées, qui permettent de rester tout près des sites.
Je me suis levé avant Isabelle, encore endormie dans Oscar, et j'ai démarré presque de nuit pour l'amener jusqu'à un point de vue. Elle n'a eu qu'à ouvrir les yeux depuis la couchette pour découvrir le lever du soleil sur le Grand Canyon. Nous avons pris notre petit déjeuner seuls face au spectacle. Ce n'était pas la visite la plus complète du site, mais c'est ainsi que nous aimons voyager : être au bon endroit au bon moment, avec notre maison roulante pour nous offrir ces petites mises en scène privées.
Nous avons ensuite rejoint Monument Valley. Cette fois, le décor correspondait exactement à l'image que nous en avions. La route, les buttes rouges, les pistes, la silhouette d'Oscar dans la poussière : tout fonctionnait. Monument Valley appartient à l'imaginaire du western autant qu'à la géographie réelle, et nous avons accepté là encore de jouer avec cette dimension un peu mythologique.
Nous avons bien sûr fait les photographies attendues sur la route de Forrest Gump. C'est kitsch, là encore, mais d'un kitsch très plaisant. Il y a des moments où l'on aurait tort de vouloir être plus malin que le lieu. Monument Valley est fait pour être regardé, photographié, rejoué.
En poursuivant à travers le territoire navajo, nous avons pris un homme en stop. Il revenait chez lui après une dispute conjugale et une sorte de fugue de quelques jours. Il avait quelque chose d'un peu inquiétant au premier abord, tatoué, étrange, difficile à situer. Mais tout s'est très bien passé. Nous l'avons ramené chez lui, un peu penaud, dans un vent violent qui balayait la route.
Nous avons aussi fait un détour par Canyon de Chelly. L'ensemble du canyon est beau, plutôt doux par endroits, mais c'est surtout Spider Rock, le grand piton isolé, qui justifie le détour. Nous n'y sommes pas restés très longtemps, car l'éclipse approchait et il fallait désormais traverser rapidement une grande partie du pays.




Grand Canyon et Monument Valley font partie des passages obligés de l'Ouest américain. Le premier nous a moins bouleversés que prévu ; le second, avec Oscar sur les pistes rouges, a parfaitement fonctionné.
La course à l'éclipse
À partir de là, tout notre voyage s'est tendu vers l'éclipse. Nous pensions d'abord aller la voir au Texas, mais la météo annonçait une couverture nuageuse inhabituelle. Il fallait donc improviser, comparer les modèles, suivre les cartes, décider presque au dernier moment où se placer.
Nous avons roulé deux jours contre le vent, presque sans discontinuer. Le trajet était fatigant, monotone par endroits, mais l'objectif justifiait tout. Je surveillais les prévisions avec plusieurs applications, cherchant une trouée, un alignement favorable, une zone où les nuages nous laisseraient une chance.
Le matin même, après deux journées de plus de dix heures de volant chacune, nous n'étions pas encore totalement fixés. C'est finalement presque au feeling, après avoir défini une région à quelques kilomètres près, que nous nous sommes dirigés vers Lake Sylvia. Le site ne devait rien à une grande planification touristique. Il était simplement là, au bon endroit, au bon moment.
L'éclipse totale fut pour moi l'un des sommets de tout le voyage, peut-être même le sommet. J'y ai consacré deux vidéos, dont une très personnelle, presque comme une poésie improvisée. Isabelle m'accompagnait dans cette attente, dans cette tension, même si je pense que pour elle les plus grands moments du voyage restaient sans doute liés aux animaux : les baleines, les ours, les grands spectacles de vie sauvage.
Pour moi, c'était autre chose. Nous avions mérité cette éclipse. Nous avions roulé longtemps, changé nos plans, suivi la météo, pris des risques raisonnables, et nous avons été récompensés. Beaucoup de personnes aux États-Unis furent gênées par les nuages. Nous, nous avons vu l'éclipse dans de très bonnes conditions.
Je ne vais pas tenter ici de décrire l'indescriptible. Les mots, dans ce cas, deviennent vite une manière de faire semblant d'approcher ce qui leur échappe. Il suffit de dire que pendant quelques minutes, tout s'est mis à la bonne place : le ciel, la lumière, notre effort, notre chance, notre présence ensemble.
Après l'éclipse, nous sommes restés une journée de plus sur place. Tout le monde était parti. Nous, nous avions besoin de laisser redescendre la tension. Il s'est mis à pleuvoir dans la nuit, et nous avons dormi dans la forêt sous la pluie, un peu sonnés par ce qui venait de se produire.
Le lendemain, nous n'avions plus vraiment d'objectif. Nous avions été tellement tendus vers cette date que le voyage semblait soudain suspendu. Alors nous avons regardé la carte. Et puisque nous n'étions finalement plus si loin de Memphis, nous avons décidé de poursuivre vers le Tennessee.





L'éclipse totale du 8 avril 2024 fut l'un des sommets du voyage : deux jours de route contre le vent, une décision presque de dernière minute, puis quelques minutes d'une intensité difficile à raconter.
Memphis, Elvis et la mémoire conservée
Memphis fut une décision improvisée. Nous n'avions pas prévu d'aller aussi loin vers l'est, et encore moins de prolonger la route de l'éclipse par une véritable parenthèse musicale. Mais c'est souvent ainsi que les États-Unis nous ont surpris : une fois l'objectif principal atteint, une autre possibilité apparaissait sur la carte, et il suffisait de la saisir.
Isabelle aimait beaucoup Elvis Presley, les années 50, et plus généralement cette joie directe, physique, presque naïve, que le rock'n'roll des origines a pu porter. Memphis s'imposait donc assez naturellement. Après l'éclipse, nous étions encore un peu sonnés, sans véritable cap immédiat. Aller vers Graceland, vers Beale Street et vers l'histoire du rock nous a permis de retrouver une nouvelle tension, plus légère, plus humaine, plus musicale.
Nous avons commencé par le Stax Museum of American Soul Music, qui permet de mieux comprendre les liens entre blues, soul, gospel et naissance du rock. Le musée met aussi en évidence la dimension raciale de cette histoire. Je suis en général très réticent aux usages abusifs de la notion d'appropriation culturelle, mais dans le cas du rock, la question existe réellement. Quand on voit l'histoire musicale de Memphis, sa population, ses tensions, la place décisive des musiciens noirs, on comprend qu'il puisse paraître injuste que le rock soit devenu, dans l'imaginaire mondial, une musique largement blanche.
La question n'est pas simple, et c'est précisément ce qui la rend intéressante. Elvis ne se comprend pas sans la musique noire. Mais il ne se réduit pas non plus à une simple captation commerciale d'un patrimoine qui lui aurait été étranger. Il y avait chez lui une capacité d'incarnation, une énergie, une beauté scénique, une fragilité aussi, qui dépassaient la seule question des influences. Memphis rend sensible cette complexité.
Nous sommes ensuite allés sur Beale Street. Là encore, le lieu est à la fois authentique et mis en scène. Des groupes jouent dans les bars, des musiciens se produisent dehors, les enseignes clignotent, les touristes circulent, et tout semble à la fois un peu fabriqué et encore vivant. Nous avons assisté un bref instant à un spectacle de soul de jeunes musiciens noirs, probablement membres d'une école de chant, plein d'énergie, qui prolongeait très naturellement la visite du musée.
Le grand moment de cette étape fut évidemment Graceland. Nous y sommes restés toute la journée, de l'ouverture à la fermeture. Le domaine d'Elvis Presley est beaucoup plus qu'une maison de star : c'est une entreprise de conservation presque totale de la mémoire d'un homme.
Le manoir privé nous a beaucoup touchés, surtout Isabelle. On y voit les salons, la cuisine, la salle de projection, les pièces décorées selon les goûts d'une époque et d'un homme qui n'avait pas peur de l'excès. Là encore, je réalise que je me répète mais je ne peux faire autrement tant cela a à chaque fois été vrai, tout cela pourrait n'être que kitsch. Mais Graceland fonctionne parce que le lieu conserve quelque chose de domestique. Derrière la star mondiale, il reste une maison, des habitudes, des pièces, des objets, une façon d'avoir vécu.
Le musée, lui, est immense. Costumes, voitures, disques, récompenses, photos, archives, souvenirs de concerts, objets personnels : il existe probablement plus d'informations matérielles conservées sur Elvis qu'Elvis n'aurait jamais pu en conserver lui-même sur sa propre vie. C'est un cas presque unique de mémoire biographique industrialisée.
Cette dimension m'a particulièrement frappé. Depuis longtemps, je suis sensible à la conservation de l'information, à la trace qu'une vie laisse derrière elle, à la difficulté de transmettre ce qui a vraiment compté. Graceland montre à la fois la puissance et la limite d'une telle conservation. On peut garder des milliers d'artefacts, reconstituer des pièces, exposer des costumes, accumuler des documents, mais cela ne remplace jamais complètement le récit intérieur d'une vie.
Elvis reste donc mystérieux au centre même de l'entreprise la plus complète jamais consacrée à sa mémoire. Tout est là, ou presque tout, sauf peut-être ce que seul l'homme lui-même aurait pu dire de lui.
Memphis, pourtant, ne se réduit pas à Elvis et à la musique. Nous avons aussi traversé des quartiers pauvres, fréquenté une laverie utilisée presque uniquement par des populations noires défavorisées, marché dans des rues où la tension sociale reste sensible. La ville possède une énergie réelle, mais elle n'a rien d'un décor pacifié. Derrière le folklore musical, on devine la pauvreté, la délinquance possible, les fractures raciales non résolues. C'est aussi ce contraste qui rend Memphis intéressante.
Graceland nous a beaucoup marqués : non seulement parce qu'Isabelle aimait Elvis, mais aussi parce que le lieu constitue une entreprise presque unique de conservation matérielle d'une vie.
La Nouvelle-Orléans : jazz, jardins et excès
Depuis Memphis, nous avons poursuivi vers le sud, en direction de la Nouvelle-Orléans. Ce détour n'était pas prévu non plus. J'avais l'idée de voir l'embouchure du Mississippi, ou au moins de rapporter quelques images du fleuve. Sur ce point, l'expérience fut plutôt décevante. Le Mississippi est souvent difficile à voir à hauteur d'homme, protégé par des digues, des quais, des installations industrielles ou des zones peu accessibles. Nous avons réussi quelques plans de drone, mais le fleuve lui-même est resté plus abstrait que je ne l'aurais souhaité.
La Nouvelle-Orléans nous a davantage intéressés par ses quartiers, ses maisons, ses jardins et sa musique. Le French Quarter garde évidemment une forte personnalité, avec ses balcons, ses façades, ses cours intérieures, ses vieux bâtiments coloniaux et cette impression de ville américaine qui ne ressemble pas vraiment aux autres villes américaines. Nous avons aussi parcouru, à pied et avec Oscar, plusieurs zones résidentielles aux maisons magnifiques. Certains jardins, certaines vérandas, certaines rues plantées d'arbres donnent à la ville une douceur qui contraste fortement avec l'agitation plus commerciale du centre touristique.
Bourbon Street, en revanche, nous a laissés plus partagés. Nous sommes allés dans deux ou trois cafés ou clubs de jazz, et les concerts eux-mêmes nous ont plu. Mais la rue, à l'extérieur, donne vite une impression de débordement. Musique partout, alcool, foule, clubs de strip-tease, sollicitations, atmosphère très sexualisée, circulation probable de drogues : il y a quelque chose de presque pigallien dans cette exubérance.
Ce n'est pas sans charme. La ville possède une énergie réelle, et l'excès fait partie de son identité. Mais nous n'avions pas envie d'y rester trop longtemps. Comme souvent aux États-Unis, le folklore fonctionne quand on accepte d'y entrer, mais il peut aussi devenir un peu lourd lorsqu'il semble ne plus connaître de limite.
Plantations et Louisiane cajun
En quittant la Nouvelle-Orléans, nous avons visité Oak Alley Plantation, l'une des anciennes plantations les plus connues de Louisiane. Le site est situé près du Mississippi, dans cette zone où de nombreuses exploitations fonctionnaient autrefois sur une économie esclavagiste. La muséographie correspond assez largement aux attentes actuelles : l'histoire de l'esclavage y est mise en avant, avec une dimension de repentance qui se comprend très bien, même si elle suit désormais des codes assez prévisibles. Ce n'est pas forcément un défaut. On ne peut évidemment pas raconter une plantation du Sud sans parler de l'esclavage. Mais le discours est devenu assez balisé.
Ce qui m'a presque davantage intéressé, c'est le caractère relativement ordinaire de la maison principale. Elle est belle, mais elle n'est pas démesurée. Justement pour cette raison, elle donne peut-être une assez bonne idée de ce que pouvait être la vie des riches planteurs, non dans une exception absolue, mais dans un modèle social et économique répandu le long du fleuve. On comprend mieux, physiquement, ce qu'était cet ordre ancien : une maison, une allée monumentale, des dépendances, des terres, une hiérarchie sociale totale.
Nous avons ensuite voulu rencontrer la Louisiane francophone. Nous savions qu'il existait encore des groupes parlant français ou créole, et cette survivance linguistique nous intriguait. À Thibodaux puis du côté de Lafayette et de Vermilionville, nous avons cherché les lieux où cette culture pouvait encore s'entendre. Par chance, quelqu'un nous a orientés vers une rencontre culturelle où quelques dizaines de personnes parlaient français entre elles. Nous sommes arrivés presque à la fin, mais suffisamment tôt pour échanger quelques mots et comprendre que cette culture existe encore, même si elle n'est plus dominante.
On nous a ensuite indiqué un bar où se tenait une sorte de session musicale. Nous y avons assisté à une jam de musique cajun, simple, locale, très agréable. Après Memphis et la Nouvelle-Orléans, cette étape prolongeait notre parenthèse musicale, mais sur un mode beaucoup plus intime, presque communautaire.
Houston et la conquête spatiale
En repartant vers l'ouest, j'ai décidé d'ajouter un détour qui n'était pas prévu : le Space Center Houston. Après le lancement de fusée observé en Californie, cette visite prolongeait très bien un autre fil de notre voyage américain, celui de la conquête spatiale. Le site nous a beaucoup plu. Nous avons pu photographier Oscar devant une navette spatiale, visiter des installations, entrer dans des modules, voir des engins liés à l'histoire de la NASA. Tout cela relève évidemment d'une mise en scène touristique très organisée, mais l'objet même de cette mise en scène reste extraordinaire.
Les États-Unis ont cette capacité rare à transformer une réussite technique, militaire ou scientifique en récit public. La conquête spatiale y est exposée comme une aventure nationale, avec ses héros, ses machines, ses échecs, ses progrès, ses objets préservés. Là encore, nous retrouvions cette relation américaine à la mémoire matérielle : conserver, exposer, raconter, rendre visitable.
Pour moi, qui suis sensible aux grandes aventures technologiques, cette visite avait une vraie cohérence avec le Computer History Museum, la Silicon Valley et le lancement de Vandenberg. Les États-Unis sont parfois agaçants dans leur manière de se célébrer eux-mêmes, mais il faut reconnaître qu'ils ont beaucoup de choses à célébrer.

Après Vandenberg, le Space Center Houston a prolongé notre fil spatial américain : machines préservées, récit national, conquête technique et mise en scène très efficace.
Texas fleuri et cow-boys de Bandera
Nous avons ensuite traversé le Texas en cherchant cette fois-ci un autre spectacle de saison : les fleurs de printemps, et notamment les célèbres bluebonnets. Comme souvent avec le super bloom, il faut accepter une part d'incertitude. On roule longtemps sans rien voir, puis soudain les bords de route se couvrent de bleu, de jaune, de blanc, et le paysage change complètement de nature.
Entre Austin, Fredericksburg, Llano, Marble Falls, Burnet et Kerrville, nous avons fini par trouver ces routes fleuries que nous espérions. Le Texas que l'on imagine sec, rude, presque monochrome, devenait par endroits étonnamment doux et coloré.
Cette traversée fut aussi l'occasion de profiter de plusieurs parcs d'État américains. Ils ne sont pas toujours spectaculaires, mais ils constituent un réseau très précieux pour les voyageurs en véhicule. Brazos Bend State Park, par exemple, ou certains lacs aménagés sur la route entre Memphis et la Louisiane, offrent des lieux simples, propres, bien équipés, où l'on peut se poser, marcher, observer quelques oiseaux ou petits mammifères, utiliser des tables, des barbecues, parfois des zones de nettoyage pour les poissons. C'est l'Amérique fonctionnelle dans ce qu'elle a de meilleur.
Nous avons terminé notre épisode texan à Bandera, présentée comme une ville de cow-boys. Là encore, nous avons cherché l'expérience locale. Nous n'avons pas assisté à un rodéo classique, mais plutôt à une épreuve de type team roping, où les cavaliers doivent attraper rapidement des animaux au lasso. Le plus étrange était l'absence presque totale de public : nous étions dans les tribunes avec surtout les participants et leurs proches, comme si nous avions surpris une répétition ou une fin de journée ordinaire.
Le soir, nous avons mangé dans un bar de cow-boys où tout semblait conforme au stéréotype : chapeaux, ceintures, armes portées ouvertement, énormes steaks saignants, ambiance locale très assumée. Là encore, il y avait une part de décor, mais aussi une part de réalité. Le Texas n'a pas besoin d'imiter le Texas. Il l'est déjà suffisamment.

Au Texas, nous avons cherché les bluebonnets de printemps, les petites routes fleuries, puis l'ambiance cow-boy de Bandera, entre folklore assumé et réalité locale.
White Sands et la panne d'El Paso
La saison avançait. Il était temps de repartir vers l'Ouest pour rejoindre progressivement les Rocheuses, désormais un peu plus accessibles. Nous avons longé par endroits la frontière mexicaine, jusqu'à El Paso, face à Ciudad Juárez. Voir le mur frontalier, le Rio Grande, la ville mexicaine juste de l'autre côté, rappelait concrètement que les États-Unis ne sont pas seulement un espace immense et confortable, mais aussi une frontière politique très tendue.
Le grand objectif de cette traversée était White Sands National Park. Le site est très impressionnant, même vu de loin sur une carte satellite : une immense nappe blanche posée au milieu d'un désert ocre. Sur place, l'effet est encore plus étrange. Ce n'est pas le blanc d'une saline, mais celui du gypse, un sable très fin, presque doux, qui forme des dunes claires où la lumière se comporte différemment.
Nous nous sommes promenés dans les dunes, y compris en soirée. Nous y avons vu des lézards, profité de la lumière basse, puis passé un moment très agréable avec un couple de Français rencontré sur place, autour d'une ambiance de bivouac éclairée par des guirlandes. White Sands a quelque chose de simple et d'irréel à la fois : peu d'éléments, presque pas de couleur, seulement la courbe des dunes, le ciel et ce blanc inattendu.





White Sands fut l'une des très belles surprises du Sud-Ouest : un désert de gypse presque irréel, posé comme une tache blanche au milieu des paysages ocres du Nouveau-Mexique.
Mais cette belle étape fut suivie d'un sérieux problème mécanique. Avant le passage à White Sands, nous avions fait faire une vidange à El Paso. Peu après, le moteur d'Oscar s'est mis à chauffer anormalement, dépassant parfois les 100 degrés. Nous avons d'abord pensé à une difficulté liée à la route, à la chaleur ou à l'altitude. Puis nous avons découvert une fuite d'huile importante.
La cause venait en réalité d'une pièce endommagée lors de la vidange : le refroidisseur d'huile situé près du filtre avait été percé, probablement par un coup d'outil. Nous sommes retournés voir le garage, sans obtenir de réponse satisfaisante. Il a fallu trouver en urgence un autre mécanicien, encore une fois latino comme presque tous les mécaniciens rencontrés dans cette région, qui a fini par identifier le problème et nous aider à trouver une solution.
Ce genre d'épisode est difficile à raconter brièvement, parce qu'il condense beaucoup de fatigue, d'inquiétude et de tension. Quand on vit dans son véhicule, une panne n'est jamais seulement une panne. C'est la maison, le moyen de transport, la continuité du voyage, parfois même la possibilité de respecter les délais administratifs qui se trouvent menacés.
La réparation nous permit de repartir, même si les problèmes de surchauffe ne disparurent pas complètement. Nous avons tout de même aussi profité de la région pour visiter (avant la panne il est vrai) le New Mexico Museum of Space History, à Alamogordo, où sont exposés fusées, missiles et engins liés à la conquête spatiale et à son versant militaire.
Cette partie du Nouveau-Mexique possède une atmosphère particulière. Tout y semble mêler science, armée, immensité désertique et mythologie américaine. Les bases, les zones d'essais, les récits d'OVNI, Roswell, les rumeurs, les fantasmes, tout cela compose un arrière-plan étrange. D'un côté, une Amérique ultra-technique, militaire, rationnelle ; de l'autre, une Amérique des légendes, des extraterrestres, des hurluberlus et des récits invérifiables.
Il n'est d'ailleurs pas impossible que cette confusion arrange parfois les institutions les plus sérieuses. Lorsqu'un sujet est entouré de folklore, il devient plus facile de renvoyer toute curiosité dans le camp des illuminés.
Retour à Las Vegas
C'est dans ce contexte de fatigue et de stress mécanique qu'est née l'une des plus belles décisions de tout notre voyage.
Nous roulions vers l'ouest. J'étais épuisé, migraineux, plus ou moins allongé sur le siège passager. Isabelle avait pris le volant, c'est assez rare pour être souligné, et Oscar continuait à surchauffer. Nous nous sommes arrêtés au bord de la route, incertains, contrariés, dans cet état où l'on ne sait plus très bien si l'on doit continuer, réparer encore, attendre ou modifier le programme.
Et j'ai dit : « On retourne à Las Vegas pour se marier. »
Ce n'était pas raisonnable. Nous y étions déjà passés. Cela nous faisait perdre du temps. Ce n'était pas sur la route la plus directe. Isabelle a hésité, m'a demandé si je le voulais vraiment. J'ai hésité aussi, mais sans vraiment hésiter. A partir de là, il n'y avait plus d'autre option possible de toute manière, et cela, je ne l'ai compris que plus tard, constituait en fait la métaphore de notre vie. Oui, je le voulais, et elle le voulait aussi. Il est vrai que nos voeux, nous les renouvelions en réalité à chaque instant du voyage, mais s'il n'était pas nécessaire de le faire une fois de plus d'une manière plus évidemment formelle, cela n'en était pas moins si porteur de sens que l'occasion ne pouvait être manquée.
Tout s'est ensuite enchaîné avec une facilité presque irréelle. Nous avons réservé en ligne une cérémonie dans une chapelle pour le lendemain. Le soir même, nous avons trouvé une robe de mariée et une chemise dans le premier Walmart venu. Nous avons dormi dans un hôtel médiocre du vieux Las Vegas, avec une moquette qui sentait la fumée froide, un casino encore en activité et cette atmosphère un peu fanée des lieux qui ont connu de meilleurs jours.
Le lendemain, nous nous sommes mariés à Las Vegas.
Le moment fut d'une joie pure. Pas une joie mondaine, pas une joie organisée pour les autres, pas une fête prévue longtemps à l'avance. Une joie immédiate, presque enfantine, surgie au milieu du voyage, avec les moyens du bord, dans une ville faite pour transformer les impulsions en cérémonies.
Isabelle était radieuse. Elle a passé le reste de la journée en robe de mariée, félicitée par des inconnus qui lui demandaient où elle l'avait achetée. Nous avons marché, photographié, ri, profité de cette étrangeté magnifique : se remarier à notre âge, après tout ce que nous avions vécu, au milieu de Las Vegas, en plein voyage autour du monde, avec Oscar quelque part derrière nous comme témoin silencieux de notre histoire.
Il y a des décisions qui justifient à elles seules toute une manière de vivre. Celle-là en fait partie.
À partir de ce moment, quelque chose était accompli. Nous avions réussi notre voyage, mais plus encore, nous avions réussi ce que ce voyage devait prouver : qu'il était encore possible de vivre une joie entière, spontanée, inattendue, après des années, des détours, des fatigues, des pannes, des incertitudes. Le reste du voyage serait encore très riche, mais il pouvait déjà être reçu comme un simple supplément. Désormais, quoi qu'il arrive, nous avions gagné notre pari, et plus rien ni personne ne pourrait ne nous enlever cette victoire.



Le retour imprévu à Las Vegas fut l'une des meilleures décisions de tout notre voyage : une cérémonie réservée la veille, une robe achetée chez Walmart, et une journée de joie pure.
Kanab, les slot canyons et la naissance de Lou
Après Las Vegas, nous avons repris la route vers l'Utah. Nous avions déjà vu plusieurs des grands sites emblématiques de l'Ouest américain, mais il nous restait à explorer cette zone plus intérieure, plus rouge, plus minérale, où les parcs nationaux se succèdent avec une densité presque invraisemblable.
Nous avons commencé par revenir un moment vers l'Arizona, du côté de Horseshoe Bend et de Page. Le site est évidemment très connu, très photographié, presque trop, mais nous n'avons pas regretté le détour. Le méandre du Colorado, vu d'en haut, conserve sa force graphique (et donne un peu le vertige), même lorsqu'on sait exactement à quoi s'attendre.
Nous avions surtout envie de voir des slot canyons. Le plus célèbre, Antelope Canyon, nous attirait moins. Trop fréquenté, trop organisé, trop lié à la photo obligatoire, au rayon de lumière attendu, au guide qui presse les visiteurs pour que chacun fasse rapidement la même image. Nous avons donc préféré chercher des canyons plus discrets, parfois plus difficiles d'accès, mais que nous pourrions explorer à notre rythme.
Depuis Kanab, nous sommes ainsi allés vers Peek-a-Boo Slot Canyon, puis plus tard vers Zebra Slot Canyon. Il fallait rouler sur des pistes parfois assez pénibles, accepter le sable, les détours, les incertitudes. Mais le résultat nous a beaucoup plu. Les parois étroites, les courbes du grès, les couleurs changeantes, l'impression de marcher dans une entaille secrète du désert : tout cela correspondait beaucoup mieux à nos attentes.
Cette période est pourtant associée dans notre mémoire à autre chose encore. Ma fille Iris était sur le point d'accoucher. Le terme était dépassé, le bébé se faisait attendre, et nous étions en contact permanent avec les futurs parents par WhatsApp. Tous les jours, parfois plusieurs fois par jour, nous cherchions du réseau, du Wi-Fi, un endroit où nous poser pour suivre l'avancée des choses. À Kanab, nous nous sommes ainsi installés près de la bibliothèque pour profiter de la connexion et rester disponibles. C'est une image très concrète, mais elle résume bien notre vie à ce moment-là : au milieu des déserts rouges de l'Utah, entre deux canyons, nous attendions une naissance familiale à l'autre bout du monde.
C'est finalement du côté de Coral Pink Sand Dunes que nous avons appris la naissance de notre petite-fille Lou. Nous avons trinqué à sa santé dans ce paysage de dunes roses, heureux, loin, reliés malgré tout. Le souvenir de l'Utah restera pour nous indissociable de cette nouvelle.





Autour de Kanab, les slot canyons et les dunes roses resteront toujours liés à un autre souvenir : la naissance de Lou, suivie de loin grâce au Wi-Fi de la bibliothèque et aux messages familiaux.
Zion, Bryce, Capitol Reef et les parcs de l'Utah
Nous avons ensuite enchaîné les grands parcs de l'Utah, comme le font beaucoup de voyageurs dans l'Ouest américain. Zion, Bryce Canyon, Capitol Reef, Arches : les noms sont connus, les images souvent vues à l'avance, les routes bien balisées. C'était une partie plus classique de notre voyage, mais elle venait après tant d'improvisations qu'elle avait presque quelque chose de reposant.
Zion nous a offert une très belle excursion. Le parc est organisé, fréquenté, très américain dans sa gestion, mais les falaises, les couleurs et les perspectives fonctionnent immédiatement. Nous n'avons pas cherché à tout faire. Une seule marche bien choisie nous a suffi pour garder une bonne impression du lieu.
Bryce Canyon est sans doute l'un des paysages les plus immédiatement lisibles de l'Utah. Les amphithéâtres d'aiguilles orange, les hoodoos, les vues plongeantes, les contrastes de lumière donnent au site une étrangeté presque décorative. Là encore, la beauté est évidente, et c'est peut-être de tous les "classiques" celui que nous avons préféré.
Capitol Reef, que nous avons surtout traversé, nous a laissé un souvenir plus diffus. Nous n'y avons pas fait de grande randonnée, mais le fait de bivouaquer dans ce type de paysage, de circuler lentement parmi les reliefs, d'avoir les couleurs du soir ou du matin autour d'Oscar suffit parfois à créer une expérience complète. Tous les lieux n'ont pas besoin d'être explorés en profondeur pour faire voir un potentiel évident.
Goblin Valley State Park, en revanche, nous a davantage frappés que certains parcs plus célèbres. Ses petites formations rocheuses arrondies, presque "schtroumpfesque", composent un paysage étrange, amusant, très photogénique. Nous ne connaissions même pas son existence deux jours avant de le découvrir, et c'est comme souvent une simple discussion avec des voyageurs rencontrés par hasard dans un "slot canyon" isolé qui nous a mis sur sa piste: il faut parfois savoir faire confiance aux gens qui, manifestement, partagent les mêmes critères de choix que les nôtres lorsque nous évoquons nos expériences de voyage.
Arches National Park faisait évidemment partie des étapes attendues. Les arches sont belles, parfois impressionnantes, et le parc offre plusieurs images classiques de l'Ouest américain. Nous l'avons visité avec plaisir, sans qu'il devienne pour autant l'un de nos sommets absolus. À ce stade, nous avions déjà beaucoup vu, et notre seuil d'émerveillement était devenu plus difficile à franchir. Isabelle, de son propre aveu, commençait à saturer des paysages minéraux et aspirait à retrouver un peu de végétation et de vie animale. Nous avons donc repris la route du nord.
Ce parcours à travers l'Utah nous a confirmé une chose : les lieux les plus célèbres ne sont pas toujours ceux qui nous touchent le plus. Nous les visitons, nous reconnaissons leur beauté, mais nos meilleurs souvenirs naissent souvent en marge, dans une piste secondaire, un bivouac, une dune rose, un petit canyon moins fréquenté, une information familiale reçue au bon moment. Ou un simple oiseau curieux qui nous gratifie d'une visite éphémère.






L'Utah concentre certains des paysages les plus célèbres de l'Ouest américain. Dans l'ordre d'affichage (non chronologique: Arches, Bryce, déjeuner en randonnée à Zion, Goblin deux fois, puis à nouveau Arches)
Salt Lake City et l'Amérique mormone
En remontant vers le nord, nous avons rejoint Salt Lake City, où nous avons retrouvé avec plaisir Alexandra et Leon, rencontrés plus tôt au Mexique, à Tolantongo. Ils nous ont accueillis chez eux, dans cette ville qui occupe une place très particulière dans l'imaginaire américain.
Salt Lake City nous a donné une impression d'opulence calme, d'organisation fonctionnelle, de grands espaces bien tenus. L'Utah, dans cette partie, semble porter une culture très structurée, assez éloignée du désordre plus exubérant que nous avions vu ailleurs. L'influence mormone y est évidemment centrale.
Avant de nous intéresser directement à cette culture religieuse, nous sommes allés visiter la Bingham Canyon Mine, gigantesque mine à ciel ouvert située non loin de la ville. Le site impressionne moins par sa beauté que par son échelle. Les camions semblent minuscules au fond du cratère, et l'on mesure physiquement ce que peut représenter l'exploitation industrielle d'un territoire américain.
Nous avons ensuite consacré du temps aux temples, musées et centres d'information liés à l'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours (nom officiel des mormons). Les missionnaires chargés d'accueillir les visiteurs, souvent de jeunes femmes parlant plusieurs langues et se déplaçant par paires, sont très avenantes. Elles expliquent leur foi avec calme, gentillesse, conviction, sans agressivité.
Nous avons aussi visité un musée consacré à Joseph Smith, le fondateur du mouvement. Je ne peux pas dire que la théologie mormone nous soit devenue familière, ni même vraiment compréhensible dans tous ses détails. Mais ce qui nous a intéressés, c'est le fonctionnement social de cette religion : l'organisation, la discipline, la place de la famille, la propreté des lieux, l'élégance des fidèles, la capacité à produire une communauté cohérente. Mais aussi un style pictural particulier, fait de lumières et de contrejours, donnant à voir l'image du paradis qui constitue la promesse essentielle de cette religion: l'éternité bienheureuse au sein d'une famille réunie.
Pour des Français largement sécularisés, tout cela paraît très étrange, presque incompréhensible. Mais il serait trop facile de le réduire à une bizarrerie américaine. Les Mormons semblent avoir construit un système de régulation sociale efficace, capable de donner un cadre, une identité, des obligations et un réseau d'entraide à ses membres. On peut rester extérieur à la croyance tout en reconnaissant la force de l'organisation.
En poursuivant vers le nord, du côté d'Ogden, nous avons encore visité un temple. Les gens arrivaient très bien habillés, sérieux, calmes, presque solennels. Cette Amérique-là ne ressemble ni à Las Vegas, ni à Memphis, ni à la Californie hippie disparue. Elle est plus disciplinée, plus familiale, plus communautaire. Elle constitue pourtant elle aussi une part essentielle du pays.
Nous sommes enfin allés voir le Grand Lac Salé, où nous avons aperçu nos premiers bisons américains. Ce ne furent pas les derniers, bien sûr, mais la première rencontre compte toujours. Dans cette lumière sèche de l'Utah, avec l'eau salée, les montagnes au loin et les grands animaux posés dans le paysage, l'Ouest reprenait une dimension plus sauvage après la parenthèse urbaine et religieuse de Salt Lake City.





Salt Lake City nous a fait découvrir une autre Amérique: organisée, religieuse, prospère, structurée autour de la culture mormone et de grands espaces encore très lisibles.
Grand Teton et l'entrée dans le pays des ours
Nous sommes ensuite montés vers le Wyoming. Grand Teton nous avait été très recommandé. La silhouette des montagnes est effectivement belle, avec ses sommets abrupts dominant les lacs et les prairies. Pourtant, comme Yosemite ou Glacier plus tard, le parc ne nous a pas autant séduits que sa réputation pouvait le laisser espérer.
Nous l'avons essentiellement traversé, en observant quelques grands herbivores, sans trouver le moment ou le point de vue qui aurait vraiment fixé le souvenir. Peut-être étions-nous déjà un peu saturés de grands paysages. Peut-être aussi les lieux très célèbres demandent-ils plus de temps ou de décontraction pour se révéler pleinement.
Grand Teton marquait toutefois une étape importante : nous entrions dans le territoire des ours. C'est là que nous avons acheté notre première bombe à poivre défensive, conscients que les randonnées et les bivouacs allaient désormais se faire dans une autre ambiance. Après l'Afrique australe, nous avions l'habitude de la grande faune, mais les ours imposent un rapport différent au paysage. Ils ne sont pas derrière une clôture, ni cantonnés à un parc visité en voiture. Ils peuvent simplement être là, quelque part dans les bois, au détour d'une simple randonnée.
Nous avons rapidement rejoint Yellowstone. Au début, le parc nous a presque déçus. Les premières observations d'ours se faisaient dans une cohue de voitures, avec des visiteurs bondissant hors de leur véhicule pour photographier à distance un animal cerné par les objectifs. Ce n'était pas ce que nous étions venus chercher.
Nous avons néanmoins parcouru la partie sud du parc, vu les geysers, les bassins colorés, les zones thermales, les paysages attendus. Yellowstone est un lieu géologiquement extraordinaire, et il faut reconnaître que les phénomènes hydrothermaux donnent au parc une singularité réelle. Mais notre Yellowstone à nous allait se trouver ailleurs, plus au nord.




Grand Teton nous a moins marqués que prévu, mais il ouvrait une nouvelle séquence : celle des ours, des geysers et de l'immense écosystème de Yellowstone.
Yellowstone : Gardiner, les ours et les wolf watchers
Nous avons fini par trouver notre rythme à Yellowstone en nous installant à Gardiner, petite ville située à l'entrée nord du parc. C'était la solution la plus simple. Le camping sauvage est interdit dans Yellowstone, et les campings ouverts à cette période étaient déjà réservés. Comme la saison restait encore très précoce, avec de la neige par endroits et même quelques bourrasques, toutes les infrastructures n'étaient pas disponibles.
Gardiner nous a donc servi de base. La petite ville a quelque chose de très agréable, presque de libertaire au sens américain du terme. À l'intérieur du parc, tout est réglementé ; à Gardiner, on retrouve déjà l'esprit du Montana, plus souple, plus direct, plus cowboy. Chacun fait un peu ce qu'il veut tant qu'il ne gêne pas son voisin.
Chaque jour, nous reprenions la route du nord de Yellowstone, surtout dans la zone de Lamar Valley et des secteurs voisins. Nous cherchions les ours, bien sûr, mais aussi tout ce que le parc pouvait offrir à cette saison : bisons, coyotes, wapitis, mouflons, oiseaux, loups parfois, même vus de très loin.
Les observations d'ours étaient très variables. Parfois, les animaux étaient déjà repérés, signalés, presque administrés par la communauté des photographes et des visiteurs. Des dizaines de voitures s'accumulaient, les téléobjectifs sortaient, les rangers tentaient de maintenir un minimum d'ordre, et l'expérience perdait une partie de son charme.
Mais il y eut aussi des moments beaucoup plus justes, avec des ours observés dans de bonnes conditions, des oursons, parfois repérés par nos propres soins du fait de l'expérience accumulée (nous revenions chaque jour sur les mêmes sites), des scènes plus calmes, des distances raisonnables, et cette impression d'assister à la vie du parc plutôt qu'à une foire photographique.
Nous avons croisé également les wolf watchers, ces passionnés qui passent des heures, parfois des journées entières, à observer les loups à très grande distance (environ deux kilomètres pour la surveillance de la meute principale), avec des longues-vues et des jumelles puissantes. Leur patience est impressionnante. Là où nous voyions parfois un point mouvant dans le paysage (et souvent il faut bien le reconnaître rien du tout, malgré leurs explications passionnées), eux identifiaient un individu, une meute, un comportement, une histoire.
L'une des scènes les plus fortes fut celle d'une carcasse de jeune bison. Les coyotes étaient arrivés les premiers et déchiquetaient déjà l'animal, avant que les ours ou les loups ne prennent éventuellement leur tour. D'autres carcasses, plus anciennes, étaient connues des observateurs et provoquaient des attroupements à distance. Sur l'une d'entre elles, que nous avons surveillée plusieurs jours de suite, une sorte de jeu de patience opposait un grizzly dominateur, quelques coyotes, un aigle et même un loup noir venu ponctuellement tenter sa chance. Yellowstone fonctionne ainsi : un grand théâtre sauvage, mais un théâtre dont les spectateurs apprennent vite les codes.
Nous avons passé plusieurs jours dans cette ambiance, avec le sentiment de progresser peu à peu. Les premiers ours avaient été décevants à cause de la foule ; les suivants furent beaucoup plus satisfaisants. Nous avons réalisé de nombreuses photographies, parfois avec des moyens assez modestes par rapport aux professionnels ou aux amateurs très équipés qui nous entouraient. Notre Sony RX10 faisait presque figure d'appareil de débutant au milieu des énormes téléobjectifs, mais il nous a tout de même permis les images qui nous correspondaient.
Nous avons d'ailleurs envisagé de louer du matériel photo plus puissant, mais il n'existait pas vraiment de loueur adapté dans le secteur. C'est peut-être une idée de commerce à développer à Gardiner : louer des téléobjectifs aux voyageurs sous-équipés mais soudain pris de passion pour la vie sauvage. Ce serait très américain dans l'esprit et dans la réalisation pratique. Je suis désormais trop vieux pour ce genre d'entreprise, mais si j'étais plus jeune et à la recherche d'un projet de création d'activité qui fasse sens, c'est tout à fait le genre de chose que j'aurais pu envisager.





Yellowstone ne nous a vraiment séduits qu'à partir du moment où nous avons pris le temps de nous installer au nord du parc, autour de Gardiner, pour chercher les ours, les loups, les coyotes et les scènes de vie sauvage.
Ce qui nous a finalement plu à Yellowstone n'est donc pas seulement le parc en tant que grande destination américaine. C'est l'écosystème complet : les animaux, les observateurs, les rangers, les photographes, les routes, les vallées ouvertes, la neige tardive, les discussions entre passionnés improvisées sur le bord de la route.
On comprend assez vite qu'il existe plusieurs façons de visiter Yellowstone. On peut passer voir les geysers, les bassins colorés, les grands points d'intérêt et repartir. C'est sans doute ce que font beaucoup de visiteurs. Mais on peut aussi rester, répéter les mêmes routes, revenir au même endroit à des heures différentes, apprendre les habitudes des animaux et accepter de perdre du temps. Yellowstone n'a donc pas été le choc immédiat que nous avions peut-être imaginé. Il a fallu l'apprivoiser. Mais une fois installés dans cette routine, nous avons fini par beaucoup aimer le parc, surtout dans sa partie nord, plus sauvage, plus ouverte, moins résumable à une liste de curiosités géologiques.
Bozeman, Missoula et la route vers Glacier
Après Yellowstone, nous sommes remontés vers le nord-ouest, par Bozeman puis Missoula, en direction de Glacier National Park. Cette partie de route nous faisait entrer de plus en plus clairement dans le Montana. Les paysages s'ouvraient, les montagnes revenaient, l'ambiance devenait moins touristique et plus frontalière.
Le Montana nous a laissé une impression particulière. Il y a là une culture de liberté pratique, rugueuse, souvent conservatrice, mais pas forcément étouffante. On sent une forme d'indépendance locale, un rapport direct à l'espace, aux armes, aux véhicules, aux animaux, aux règles aussi. Ce n'est pas l'absence de règles, mais plutôt l'idée que tout ce qui n'est pas explicitement interdit reste possible.
Après les grandes machines touristiques de Californie, du Nevada ou de l'Utah, le Montana nous paraissait plus brut. Cela nous plaisait. Il y avait dans cet État quelque chose de compatible avec notre manière de vivre plus encore que de voyager : de l'espace, des routes, de la liberté, et cette sensation que l'on doit encore se débrouiller par soi-même.
Glacier National Park : une réputation un peu manquée
Glacier National Park jouit d'une excellente réputation. Beaucoup de voyageurs le placent parmi les plus beaux parcs américains. Nous avions donc des attentes assez fortes. Mais notre passage s'est fait trop tôt dans la saison, et la célèbre Going-to-the-Sun Road n'était pas encore ouverte.
Nous avons pu explorer les environs d'Apgar et du Lake McDonald, remonter un peu le lac, marcher dans les secteurs accessibles, mais l'axe principal du parc était coupé par la neige. À partir de la zone de Trail of the Cedars, il n'était plus possible de poursuivre. Nous avons donc dû contourner le parc pour aller jeter un coup d'œil du côté d'East Glacier et de Saint Mary, sans vraiment entrer au cœur de ce qui fait la réputation du site.
Dans ces conditions, Glacier ne pouvait pas pleinement tenir ses promesses. Les paysages étaient beaux, bien sûr, mais nous avions l'impression de tourner autour du parc plus que de le traverser. Et comme cela nous était déjà arrivé avec Yosemite ou Grand Teton, la réputation immense du lieu a peut-être joué contre lui. Nous ne dirons donc pas que Glacier nous a déçus au sens fort. Nous l'avons simplement rencontré au mauvais moment. Une route fermée, une saison trop précoce, des accès limités : parfois, il suffit de cela pour qu'un lieu supposé majeur reste en retrait dans le souvenir. Toutefois, ce n'était que partie remise car nous devions retrouver le même parc quelques mois plus tard dans des conditions plus clémente rendant cette fois possible la fameuse traversée.


Glacier National Park nous a échappé en partie : la Going-to-the-Sun Road était encore fermée, et nous avons surtout tourné autour du parc, entre Lake McDonald, East Glacier et Saint Mary.
Trois mois presque jour pour jour
Trois mois presque jour pour jour après notre entrée aux États-Unis, nous avons passé la frontière vers le Canada et Waterton Lakes. C'était une étape importante. Nous avions calculé notre séjour américain avec soin pour ne pas dépasser la durée autorisée, et nous savions que nous devrions plus tard repasser aux États-Unis, notamment pour rejoindre l'Alaska.
Ce premier passage américain s'achevait donc avec un sentiment très fort d'accomplissement. Nous n'avions pas tout vu, évidemment. Personne ne peut prétendre avoir vu les États-Unis en trois mois, même en roulant beaucoup. Nous avions surtout traversé une partie de l'Ouest, avec une grande boucle vers le Sud et l'Est imposée par l'éclipse. Mais ce que nous avions vécu suffisait déjà à donner au pays une place à part dans notre voyage.
Les États-Unis nous avaient offert une concentration presque absurde d'expériences : Indian Wells, Los Angeles, un lancement de fusée, les éléphants de mer, San Francisco, la maison bleue, Yosemite, les séquoias, Carrizo Plain, les Alabama Hills, Death Valley, Las Vegas, Grand Canyon, Monument Valley, l'éclipse, Memphis, Graceland, la Nouvelle-Orléans, la Louisiane cajun, Houston, le Texas fleuri, White Sands, la panne d'El Paso, le mariage à Las Vegas, la naissance de Lou, les parcs de l'Utah, Salt Lake City, les Mormons, Yellowstone, Gardiner, les ours, le Montana et enfin Glacier.
Énumérer tout cela suffit presque à comprendre pourquoi cette période occupe une place si particulière dans notre mémoire. Nous avions déjà beaucoup voyagé, mais l'année 2024 nous donnait le sentiment d'avoir atteint une forme de maturité. Nous savions mieux décider, mieux improviser, mieux renoncer aussi. Nous étions capables de ne pas nous laisser enfermer par les guides, les réputations ou les itinéraires attendus.
Surtout, nous étions heureux ensemble.
C'est peut-être cela, au fond, que les États-Unis ont révélé mieux que tout autre pays. Le voyage ne réussit pas seulement parce que les paysages sont beaux ou les sites spectaculaires. Il réussit lorsque deux personnes savent transformer les occasions en souvenirs communs. Ce fut le cas presque constamment pendant ces trois mois.
Les États-Unis furent donc pour nous moins un pays qu'une accélération : d'espace, d'événements, de références culturelles, de chance, de fatigue parfois, mais surtout de joie. Le pays est excessif, souvent artificiel, parfois agaçant, mais il donne à ceux qui acceptent son rythme une quantité d'occasions presque inépuisable.
Nous n'avons pas tout aimé. Certains grands sites nous ont moins marqués que prévu. Certaines villes nous ont semblé trop vastes, trop chères, trop bruyantes ou trop codifiées. Mais l'ensemble a fonctionné comme aucun autre pays n'a fonctionné dans notre voyage.
En quittant les États-Unis pour le Canada, nous savions que nous venions de vivre quelque chose de très difficile à reproduire. Mais nous ne pouvions en nourrir aucune nostalgie: tout cela avait bel et bien eu lieu, et faisait désormais partie, et constituait même une partie centrale, de notre existence. Le passé existe dans le présent, il est aussi inaliénable que la matière d'une pierre.
Les « J'aime / J'aime pas » de Manu aux États-Unis
J'ai aimé
- La facilité du contact avec les Américains, le small talk, l'accueil simple et généralement bienveillant des inconnus +
- La qualité des infrastructures routières, des parcs, des campings publics, des National Forests et des State Parks pour voyager en véhicule aménagé ++
- Le tournoi d'Indian Wells, surprise parfaite pour un amateur de tennis, avec une proximité exceptionnelle des grands joueurs ++
- Los Angeles prise comme un jeu de références : Hollywood, Warner Studios, Friends, Mulholland Drive, Rodeo Drive +
- Le lancement de fusée depuis Vandenberg, bref mais très impressionnant ++
- Les éléphants de mer de Piedras Blancas et les loutres de mer de Monterey / Moss Landing +
- La maison bleue de Maxime Le Forestier à San Francisco, souvenir très personnel avec Isabelle et Oscar ++
- Les séquoias géants de Sequoia et Kings Canyon, surtout avec encore de la neige au sol +
- Carrizo Plain et les fleurs jaunes du super bloom californien +
- Les Alabama Hills, l'un des plus beaux bivouacs graphiques de tout notre Ouest américain ++
- Death Valley, surtout pour ses routes, ses couleurs, ses marges de bivouac et l'orage inattendu ++
- Las Vegas, ville artificielle et kitsch, mais parfaitement assumée et très joyeuse quand on la prend du bon côté ++
- Monument Valley avec Oscar sur les pistes rouges ++
- L'éclipse totale du 8 avril 2024, sommet personnel de tout le voyage ++++
- Memphis, Beale Street, le Stax Museum et Graceland, pour Elvis, la musique et la mémoire conservée ++
- La Nouvelle-Orléans pour ses maisons, ses jardins et ses concerts de jazz +
- La Louisiane cajun, les rencontres francophones et la jam musicale de Vermilionville +
- Le Space Center Houston et, plus largement, le fil spatial américain du voyage +
- Les bluebonnets et les routes fleuries du Texas +
- White Sands, paysage simple, blanc, très différent de tous les autres déserts +
- Le mariage improvisé à Las Vegas, l'une des plus belles décisions de notre voyage ++++
- Les slot canyons moins fréquentés autour de Kanab, beaucoup plus satisfaisants pour nous qu'un canyon trop organisé ++
- Goblin Valley State Park, moins célèbre que les grands parcs mais très marquant visuellement +
- Salt Lake City et la découverte curieuse, respectueuse, de l'Amérique mormone +
- Yellowstone une fois apprivoisé par le nord : Gardiner, les ours, les coyotes, les wolf watchers, la vie sauvage ++
- Le Montana, pour son atmosphère plus libre, plus rude et plus compatible avec notre manière de voyager +
J'ai moins aimé
- Le caractère parfois trop organisé ou trop fréquenté de certains grands parcs nationaux -
- Yosemite, Grand Canyon, Grand Teton ou Glacier, qui nous ont moins marqués que leur réputation ne le laissait attendre -
- Les attroupements de voitures autour des animaux à Yellowstone, surtout lors des premières observations d'ours --
- L'impossibilité de vraiment retrouver une culture hippie vivante à San Francisco -
- Le côté excessivement sexualisé et alcoolisé de Bourbon Street à la Nouvelle-Orléans -
- Les problèmes mécaniques autour d'El Paso, d'autant plus pénibles qu'ils étaient liés à une intervention mal faite --
J'ai remarqué
- Les États-Unis sont beaucoup plus faciles à vivre en véhicule aménagé qu'on ne pourrait le croire, à condition de comprendre la logique des National Forests, State Parks, campings publics et parkings tolérés. On peut presque toujours trouver un parking de Walmart pour passer la nuit en cas de besoin.
- L'Amérique est un pays d'infrastructures : routes, parkings, toilettes, douches, tables de pique-nique, barbecues, parcs, visitor centers. Cette matérialité rend le voyage beaucoup plus confortable qu'ailleurs.
- Le pays est extraordinairement doué pour transformer ses réussites, ses mythologies et ses personnages en lieux visitables : Graceland, Space Center Houston, Hearst Castle, Las Vegas en sont des exemples très différents.
- Les lieux les plus célèbres ne sont pas toujours les plus marquants. Nous avons souvent préféré des sites secondaires, des marges, des pistes ou des bivouacs aux monuments naturels les plus recommandés.
- Le kitsch américain fonctionne lorsqu'il est assumé : Las Vegas, Monument Valley, Graceland, les bars de cow-boys ou Hollywood deviennent plaisants dès qu'on cesse de les juger de l'extérieur.
- La culture américaine de la liberté varie beaucoup selon les États : elle n'a pas la même forme en Californie, au Texas, en Utah ou au Montana.
- 2024 fut pour nous une année presque miraculeuse : expérience accumulée, bonne entente, décisions justes, chance météorologique, événements imprévus, et plusieurs sommets personnels dans un même pays.
Si c'était à refaire
- Je laisse volontairement cette section vide, pour marquer le fait que dans la réussite de notre voyage, il est intervenu tant d'éléments de chance, de circonstances et d'improvisation que nul, et surtout pas nous-mêmes, n'aurions pu le refaire une seconde fois à l'identique, et c'est très bien ainsi.
